Quand on écoute Youssef Badr, magistrat, parler de son parcours, on est frappé par son humilité et sa ténacité. Son enthousiasme est communicatif. Son envie d’aider les autres sincère. Rencontre avec cet ancien porte-parole du ministère de la Justice aujourd’hui coordonnateur de formation à l’Ecole Nationale de la Magistrature (ENM).

Rien ne vous prédestinait à occuper l’un des plus hauts postes de la fonction publique. Pouvez-vous nous raconter votre parcours ?
Youssef Badr. Je suis fils d’immigrés marocains, avant dernier enfant d’une fratrie de 5, j’ai grandi dans le 95. Je me suis orienté vers des études de droit par défaut. A l’origine, je voulais faire une école de commerce ! J’ai d’abord réalisé un IUT à Villetaneuse, puis une licence que j’ai failli laisser tomber car je travaillais en parallèle de mes études. Je suis finalement allé au bout après les rattrapages. En maîtrise, un professeur a détecté chez moi du potentiel, il m’a incité à viser haut : il a cru en moi et cela m’a convaincu de tenter l’Ecole Nationale de la Magistrature (ENM). Cela a été le parcours du combattant, j’ai travaillé sans relâche, j’ai échoué une première fois à l’oral, mais je n’ai pas lâché jusqu’à y arriver l’année suivante !

Qu’est-ce qui vous plait dans le métier de magistrat ?
Y.B. C’est difficile de ne pas aimer ce métier quand vous avez fait des études de droit ! Les magistrats ont un vrai impact sur la vie des gens. Nous mettons en pratique tous les jours ce que nous avons appris pendant nos études. J’aime aussi le fait d’avoir eu des responsabilités rapidement et l’opportunité d’évoluer souvent. J’ai impression de pouvoir exercer 1000 métiers dans une vie ! C’est hors du commun, il n’y a pas un jour où je ne remercie pas le ciel d’exercer cette profession. Aujourd’hui, j’adore également accompagner des jeunes, les aider comme on m’a aidé à une époque. C’est une manière de rendre tout ce que l’on m’a donné. Mes parents m’ont toujours appris qu’il fallait tendre la main.

Vous avez débuté votre carrière comme procureur au tribunal de grande instance (TGI) de Meaux, avant d’intégrer le parquet du TGI de Bobigny en 2012. Que retenez-vous de ces premières années ?
Y.B. La confirmation que je ne m’étais pas trompé de voie ! Une solidarité incroyable au sein de cette juridiction, beaucoup de collègues sont aujourd’hui des amis. C’est un métier difficile qui soude les gens, mais demande beaucoup d’investissement.

Vous avez aussi été porte-parole du ministère de la Justice de 2017 à 2019… 
Y.B. Oui, c’était passionnant. Ces années m’ont permis de comprendre le fonctionnement et les rouages du ministère de la Justice, la gestion budgétaire, les relations avec l’Elysée… Mais cela m’a aussi conforté dans l’idée que je ne ferai jamais de politique !

Vous êtes depuis cette époque très actif sur Twitter ?
Y.B. Oui, quand je suis arrivé au Ministère, on m’a conseillé d’ouvrir un compte sur Twitter. Quand on représente une institution, on en prend plein la tête alors je pensais le fermer à mon départ, mais ce réseau m’a permis de tisser des liens avec des étudiants. Je les conseille, les (re)motive, les aide à trouver un stage… Des dizaines d’étudiants me contactent chaque semaine en message privé. J’en ai aidé certains à décrocher l’ENM sans les avoir jamais vus. D’autres n’ont besoin que de se confier et d’être soutenus. J’y diffuse aussi des messages positifs pour montrer, à travers mon parcours, que tout est possible ! Cela demande du travail, des sacrifices, mais cela en vaut la peine. On tombe, mais on se relève et on finit par gagner.

J’aimerais que plus de personnes avec mes origines et mon parcours fassent l’ENM. J’ai fait mes études de droit à Villetaneuse, il y a 20 ans. J’ai eu le concours en 2007, une autre étudiante l’a eu l’année d’après. Depuis, aucun étudiant de l’IEJ de Paris 13 n’a intégré l’ENM. Je pense que les étudiants ne l’ont même pas passé ! Pourquoi se disent-ils que ce n’est pas fait pour eux ? Je suis en train de créer une association pour aider un maximum d’étudiants, cela me tient vraiment à cœur. Je sais ce que c’est de travailler sur des vieux livres, de ne pas avoir les codes, de vivre avec le syndrome de l’imposteur… Il faut les aider à être optimistes et à développer leur détermination. Echouer n’est pas une fin en soi, il ne faut jamais rien lâcher !

Le sport est formidable pour se forger un mental d’acier, non ?
Y.B. Tout à fait ! Personnellement, je fais de l’athlétisme, et cela m’aide beaucoup. J’ai repris une pratique régulière lors d’un stage à l’ENM avec mon maître de stage. Je suis depuis quelques années dans un super club qui nous pousse à la performance, au dépassement de soi. L’athlétisme m’a beaucoup aidé pour tenir les deux ans Place Vendôme par exemple. C’est aussi un moment d’oxygénation qui m’aide à relativiser et à me vider la tête, il n’y a pas que le boulot dans la vie !

Vous travaillez depuis deux ans comme coordinateur de formation à l’ENM, c’est encore un autre défi…
Y.B.
Oui, je réponds aux besoins de mes collègues en leur apportant des solutions concrètes. Je contribue à leur qualité de vie au travail et c’est une grande fierté. Je me sens utile.

Depuis qu’il est arrivé à Paris, Adrien Naselli, père conducteur de bus et mère secrétaire, tient une liste des gens comme lui, ces « transfuges de classe  » qui concentrent l’attention des médias.

Pour cette enquête, il est allé à la rencontre de leurs parents. Ils sont ouvriers, agriculteurs, aides-soignantes, petits employés, tandis que leurs enfants sont journalistes, écrivains, magistrats ou universitaires. Ils gagnent le smic ou à peine plus, ont quitté l’école avant dix-huit ans et n’ont pour la plupart jamais pris l’avion. Parmi eux, les parents de Youssef Badr.

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Diplômée de Sciences-Po Paris, Fabienne Broucaret est la fondatrice et la rédactrice en chef de My Happy Job. Conférencière, passionnée par les questions de mixité, elle est aussi l’auteure des livres "Le sport, dernier bastion du sexisme ?" et "A vos baskets toutes ! Tour de France du sport au féminin" (Michalon). Elle a aussi co-écrit “2h chrono pour déconnecter (et se retrouver)” avec Virginie Boutin (Dunod, mai 2018).

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