
Les Français ne veulent ni travailler plus, ni travailler moins, mais mieux travailler. François-Xavier Demoures, président et fondateur de l’agence de stratégie narrative Étonnamment, si. décrypte les attentes des actifs et de leur rapport au travail.
« Ce qui nous a frappés, c’est le décalage entre la manière dont le débat public parle du travail et la façon dont les gens vivent réellement leur travail. » C’est l’un des principaux constats de l’étude « Travail en cours » publiée en juillet 2026 et menée par l’IDDRI et Étonnamment, si., dont François-Xavier Demoures est coauteur.
Un constat confirmé par les chiffres d’Eurofound publiés en 2024 : 62 % des Français jugent leur travail « très important ». Cependant un Français sur trois estime ne pas pouvoir influencer une décision importante dans son travail et quatre sur dix occupent un emploi « tendu ».
Dans cet entretien accordé à My Happy Job, François-Xavier Demoures décrypte ce que ce constat révèle du rapport des Français au travail et des attentes qu’ils expriment.
Votre étude montre que les Français ne veulent ni travailler plus ni travailler moins. Comment l’expliquez-vous ?
François-Xavier Demoures. Un des piliers du débat public sur le travail reste toujours la question du temps de travail. On raisonne essentiellement en termes de temporalité : faut-il réduire la place du travail dans nos vies, ou au contraire travailler davantage et plus longtemps pour préserver le modèle économique ?
Travailler plus, c’est la petite musique permanente de l’effort supplémentaire qu’il faudrait fournir. Parmi les groupes que nous avons interrogés, personne ne défend de gaieté de cœur cette idée. À l’inverse, réduire le temps de travail n’est pas non plus perçu comme une solution satisfaisante, y compris par des personnes pour lesquelles le travail est source de difficultés ou de souffrance.
Cela ouvre deux réflexions importantes. La première concerne la place du travail dans la vie. Le travail reste quelque chose d’essentiel pour les gens. La seconde porte sur les conditions de travail, comme l’intensification du rythme, les relations managériales qui se dégradent, ou encore le sentiment de ne pas pouvoir bien faire son travail.
Qu’est-ce qui empêche aujourd’hui les Français de bien travailler ?
F-X.D. Cette idée de pouvoir bien faire son travail remonte énormément dans notre étude car la plupart des gens ont envie de bien faire leur job. Mais il y a une idée qui persiste : celle du « travail empêché ». Un travail empêché par des contraintes, par le management, par les normes, notamment chez les petits patrons, ou encore par les chiffres, notamment chez les cadres.
C’est très présent dans les métiers du soin, où l’on a parfois l’impression d’être pris dans une lessiveuse et de maltraiter les gens parce que les conditions se dégradent et qu’on demande de faire plus avec toujours moins. Dans le travail se joue quand même quelque chose d’assez vital : une place dans la société, un rapport aux autres et au collectif.
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Malgré ces difficultés, le travail reste très central dans la vie des Français. Comment l’expliquez-vous ?
F-X.D. Je pense que c’est précisément parce qu’on présente les Français comme des « flemmards » que cela renforce encore davantage le rapport identitaire au travail. La France est l’un des pays dans lesquels l’idée que le travail est un devoir vis-à-vis de la société est la plus forte.
Je pense que cette norme sociale est d’autant plus forte que le récit dominant laisse à penser que les Français seraient des gens qui ne travaillent pas. Ce contre-récit s’est imposé au moment où les 35 heures ont été mises en place. Avec le temps, il est devenu tellement central dans le regard qu’on porte sur les Français qu’il a encore renforcé la part identitaire du travail. Le travail peut être un lieu où l’on a envie de se réaliser, mais où l’on ne peut pas le faire. Et, en même temps, on sait très bien que si l’on sort du système, on n’est plus personne.
Vous montrez aussi que les salariés veulent être reconnus, mais sans être héroïsés. Pourquoi ?
F-X.D. Oui, il y a une véritable ambivalence dans le rapport au travail. À la fois, le travail peut être un fardeau et une source de fierté. Il y a une volonté d’être mieux reconnu dans son travail, dans ce que l’on fait, dans la qualité de son travail. Les gens ont envie que cela soit reconnu.
Mais, en même temps, ils n’ont pas envie d’en faire un objet de fierté revendicatrice. Ils se méfient beaucoup des politiques qui héroïsent le travail. Ils se disent « si on commence à m’héroïser, c’est sans doute qu’on va me demander quelque chose en retour ».
À l’inverse, ils n’ont pas non plus envie d’être enfermés dans une vision misérabiliste du travail, d’être constamment renvoyés à la pénibilité de leur métier.
Y a-t-il des secteurs qui en souffrent plus que d’autres ?
F-X.D. C’est quelque chose qui revient notamment dans les métiers du soin. Quand on interroge les soignants sur la question du sens au travail, ils répondent immédiatement : « Mon travail a du sens, il n’y a aucun problème. » Le problème, c’est la reconnaissance de la part de l’institution. Ils veulent être respectés dans ce qu’ils font y compris dans leurs propres limites. Ils disent : « Ne me demandez pas de faire tenir tout le système à moi tout seul. Ce n’est pas normal. »
C’est aussi valable pour les enseignants. Vous pouvez les héroïser autant que vous voulez, ils ne demandent pas cela. Ils veulent simplement pouvoir faire correctement leur travail. Ils ont besoin de moyens, d’effectifs cohérents avec les besoins. Quand on héroïse les travailleurs, on fait peser sur eux une responsabilité individuelle de la trajectoire collective.
On transforme des problèmes structurels en responsabilité personnelle. L’héroïsation est souvent une manière d’éviter de traiter les questions politiques qui se trouvent derrière.
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L’intelligence artificielle peut-elle rendre plus difficile le fait de bien travailler ?
F-X.D. Ce qui est intéressant, c’est que la perception de l’intelligence artificielle n’est pas encore complètement cristallisée dans l’esprit des gens, un peu plus chez les cadres. Plus largement, l’IA agit surtout comme un révélateur de problèmes déjà présents. Elle s’inscrit dans une pression à la performance qui existait auparavant.
Pour certains manutentionnaires et caristes que nous avons interrogés, elle apparaît comme la dernière étape d’un processus de déshumanisation déjà engagé. L’autonomie leur est progressivement retirée. On leur donne une fiche de travail, un nombre de colis à livrer dans un temps précis. Ils ont le sentiment qu’on leur demande toujours de faire plus vite, toujours plus. L’IA vient simplement prolonger cette logique.
À l’inverse, les petits patrons ou les professionnels du soin la perçoivent davantage comme un gain de temps. Les soignants voient l’intérêt de l’IA pour remplir certains documents administratifs ou rédiger des comptes rendus. Mais ce qui fait la valeur de leur métier, c’est la relation humaine. Sur ce point, ils ne se sentent pas remplaçables.
Que peuvent concrètement faire les entreprises pour permettre à leurs salariés de mieux travailler ?
F-X.D. La première chose à faire, c’est d’écouter ses salariés. Ils attendent une hiérarchie capable d’écouter leur expérience du terrain, leur capacité à améliorer eux-mêmes leur travail et leurs conditions de travail. Reconnaître leur expertise est aussi très important. Il faut faire en sorte que les décisions puissent être prises au plus près de la réalité du travail. Contrairement à ce que l’on pense parfois, tout les travailleurs ne demandent pas davantage d’autonomie. Ils veulent un cadre clair, dans lequel ils disposent d’une autonomie pour réaliser leur travail.
La deuxième priorité, c’est de réfléchir aux objectifs collectifs que l’on se fixe, indépendamment des seuls indicateurs chiffrés. Ils doivent servir à mesurer une évolution sans devenir une fin en soi. Si l’on transforme l’indicateur en objectif absolu, on prend le risque d’abîmer le collectif de travail. L’enjeu n’est pas de moins travailler mais de se donner des objectifs collectifs qui permettent de mieux travailler.
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