À force de vouloir gagner du temps, avons-nous perdu le sens de ce que nous faisons ? Dans Kill Your To-Do List, Claire Vitoux déconstruit les injonctions à l’hyperproductivité et plaide pour une approche plus minimaliste du travail. Une réflexion qui résonne fortement dans un contexte où la surcharge mentale devient chronique pour beaucoup de salariés ou d’indépendants.

« On nous répète qu’il faut être plus productif, mieux organisé, plus efficace. » Le constat est devenu banal dans le monde du travail. Applications de gestion du temps, méthodes miracles, intelligence artificielle, optimisation des agendas… tout semble conçu pour nous faire gagner quelques minutes supplémentaires. Pourtant, malgré cette quête permanente d’efficacité, beaucoup de salariés et d’indépendants ont toujours la sensation de courir après le temps.

Pour Claire Vitoux, autrice de Kill Your To-Do List et créatrice du podcast Bye Bye Procrastination, le problème est peut-être ailleurs. « La quête de productivité devient toxique quand on est focalisé dessus sans vraiment se demander pourquoi on cherche à être plus productif », explique-t-elle dans ce nouvel épisode de notre podcast “Good Job !”. Derrière les to-do lists interminables se cache souvent une confusion plus profonde : celle entre notre valeur personnelle et notre capacité à produire.

Quand la productivité devient une mesure de notre valeur

Dans de nombreuses entreprises, mais aussi chez les indépendants, la performance est devenue un marqueur identitaire. « On va associer notre valeur à ce qu’on fait, donc au nombre de cases qu’on coche dans notre to-do », souligne Claire Vitoux. Résultat : ralentir provoque de la culpabilité. Chaque minute doit être optimisée, chaque temps mort rentabilisé.

Cette logique alimente une pression continue, renforcée par une culture du travail valorisant le “toujours plus”. L’experte rappelle d’ailleurs qu’il ne s’agit pas uniquement d’un problème individuel : « La culture et le système de travail dans lequel on évolue ont leur part de responsabilité dans cette quête du toujours plus. »

Derrière cette fuite en avant se nichent aussi des peurs très concrètes : peur de perdre des clients, de manquer une promotion, de ne plus être reconnu à sa juste valeur. « Le fait d’être dans le toujours plus, c’est une stratégie de survie », résume-t-elle. Une mécanique qui pousse beaucoup de professionnels à accepter des charges de travail devenues intenables.

L’illusion des “astuces de productivité”

Face à cette surcharge, le réflexe consiste souvent à chercher de nouveaux outils ou de meilleures méthodes d’organisation. Mais pour Claire Vitoux, cela revient souvent à traiter les symptômes plutôt que les causes. Difficulté à dire non, mauvaise répartition des missions, surcharge structurelle, problèmes de rentabilité pour les indépendants… les raisons sont multiples. Et tant qu’elles ne sont pas identifiées, la sensation d’étouffement revient inlassablement.

Claire Vitoux raconte d’ailleurs avoir elle-même vécu cette spirale après être devenue indépendante : « Je me suis rendu compte que j’avais échangé la cage du salariat contre une autre cage que je m’étais construite moi-même. » Malgré toutes les méthodes testées pendant des années, elle finissait par avancer “le nez dans le guidon”, sans véritable épanouissement.

L’approche minimaliste : faire moins pour travailler mieux

C’est ce constat qui l’a amenée à défendre une approche plus minimaliste du travail. L’idée n’est pas d’ajouter de nouveaux outils d’organisation, mais au contraire de supprimer ce qui est superflu. « Quand on est dans un sujet de surcharge, ce n’est pas en ajoutant des choses qu’on en sort, c’est en supprimant des choses », insiste-t-elle.

Concrètement, cette démarche consiste à faire un tri stratégique dans les tâches, les projets et les sollicitations. Garder ce qui est réellement utile, rentable ou porteur de sens. Et accepter de laisser le reste de côté. Cette logique peut s’appliquer aussi bien aux indépendants qu’aux salariés. Dans les équipes, elle implique de redéfinir les priorités et de questionner collectivement les habitudes de travail. « On fait plein de trucs, mais on ne se pose jamais la question de savoir à quoi ça sert, observe-t-elle. La balle est aussi dans le camp des dirigeants et des gens qui impulsent les mouvements dans les organisations. »

L’intelligence artificielle : accélérateur ou piège supplémentaire ?

L’arrivée massive de l’intelligence artificielle dans les entreprises relance évidemment la question de la productivité. Gain de temps ou accélération du “toujours plus” ? Pour Claire Vitoux, l’IA reste avant tout un outil : « L’intelligence artificielle, c’est un amplificateur. » Utilisée dans un cadre clair, elle peut permettre d’automatiser certaines tâches chronophages et de dégager du temps utile. Mais si elle sert uniquement à produire davantage, son intérêt devient discutable.

Elle fait un parallèle parlant avec l’arrivée des emails dans le monde du travail. À l’époque déjà, beaucoup promettaient une révolution du temps de travail. « Les emails n’ont pas fondamentalement réduit le temps de travail », rappelle-t-elle. Ils ont surtout ajouté une nouvelle couche de sollicitations permanentes. Le risque est donc de reproduire le même schéma avec l’IA : gagner du temps… pour remplir ce temps avec encore plus de tâches.

Réhabiliter le droit de ralentir

Au fond, le message porté par Claire Vitoux dépasse largement les conseils d’organisation. Il interroge notre rapport au travail, à la réussite et à la reconnaissance. Accepter de faire moins, c’est parfois accepter de ne pas tout lancer immédiatement, de laisser certains projets attendre ou de dire non à certaines demandes. Une démarche souvent contre-intuitive dans des environnements où l’urgence est devenue permanente.

Pour amorcer ce changement, l’autrice propose un exercice très simple : ouvrir sa to-do list et supprimer deux ou trois tâches en se posant cette question : « Qu’est-ce qui arriverait si je ne faisais jamais ce truc-là ? » Une manière concrète de reprendre un peu de contrôle sur son temps… et peut-être aussi sur son bien-être et son épanouissement.

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Diplômée de Sciences-Po Paris, Fabienne Broucaret a fondé My Happy Job en 2016. Elle est aussi la rédactrice en chef de Courrier Cadres, Rebondir et L'Officiel de la franchise. Elle anime le podcast "Good Job" et co-anime le podcast "Les petits cailloux" avec Aurélie Durand. Elle a écrit "Mon Cahier Happy at Work" (Solar) et "Télétravail" (Vuibert). Elle a aussi co-écrit “2h chrono pour déconnecter (et se retrouver)” avec Virginie Boutin (Dunod) et "Le SAV des managers" (Vuibert) avec Aurélie Durand.

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