pourquoi le multitasking au travail épuise notre attention
pourquoi le multitasking au travail épuise notre attention

Faire plusieurs choses à la fois est devenu une habitude pour de nombreux salariés. Pourtant, le cerveau est incapable de mener plusieurs tâches qui demandent de l’attention en même temps. Il passe de l’une à l’autre, ce qui lui demande davantage d’efforts et peut conduire à une surcharge cognitive.

Répondre à un message pendant une visioconférence, consulter ses e-mails en réunion, avancer sur un dossier entre deux notifications…  Au travail, les sollicitations s’enchaînent et faire plusieurs choses à la fois est souvent perçu comme une qualité. Pour la chercheuse et neurobiologiste Samah Karaki, c’est pourtant une illusion.

« Pour le cerveau, c’est impossible de faire deux choses en même temps », résume-t-elle. Lorsque plusieurs tâches demandent de l’attention, le cerveau ne les traite pas simultanément et passe de l’une à l’autre. Autrement dit, lire un e-mail pendant une visioconférence ou rédiger un document tout en complétant un tableau Excel ne signifie pas que le cerveau fait les deux en même temps.

« Si deux tâches ne peuvent pas être automatisées, comme lire un mail tout en écrivant un texte, ce n’est pas du multitâche. C’est de l’alternance de tâches. Les personnes qui le font peuvent avoir l’illusion qu’elles sont en train de faire du multitasking. En réalité, elles alternent entre les tâches », explique la scientifique.

Le multitasking c’est « jouer contre son corps »

Si les neurosciences parlent plutôt d’alternance de tâches que de multitasking, le terme reste très utilisé dans le monde du travail. C’est dans ce sens que l’emploie Jérémy Lamri, chercheur spécialisé dans le développement de l’employabilité et co-auteur de La charge cognitive au travail.

Selon l’expert, passer sans cesse d’une tâche à l’autre demande davantage d’efforts au cerveau. « Le multitasking, c’est contre-productif. C’est vraiment jouer contre son corps. On a l’impression qu’on est plus efficace. En réalité, notre cerveau est obligé de dépenser plus d’énergie parce qu’il n’est pas capable de porter son attention sur deux sujets. Il fait des switchs cognitifs, donc ça l’épuise beaucoup », détaille-t-il.

Samah Karaki utilise une image simple pour décrire cette gymnastique mentale. À chaque fois que l’on interrompt une tâche pour en commencer une autre, le cerveau doit refaire le chemin dans l’autre sens lorsqu’il revient à son point de départ. « C’est un peu comme si l’on sortait d’une pièce, que l’on traversait un sas, que l’on partait ailleurs, puis que l’on revenait en retraversant ce même sas. C’est une dépense énergétique inutile », explique-t-elle.

Ces changements de tâche donnent pourtant souvent le sentiment de gagner du temps. Là encore, Samah Karaki estime que cette impression est assez trompeuse : « En fait, si je vous demande de faire une tâche puis une autre, cela vous prendra moins de temps que si je vous demande de les faire en même temps. Cela a déjà été démontré. C’est une illusion de penser que l’on va plus vite. Sans concentration, la qualité du travail n’est pas la même. »

Une surcharge cognitive

Les interruptions ne sont pas les seules à mobiliser notre attention. Les notifications, les réunions et les échanges permanents multiplient les sollicitations tout au long de la journée. Pour Samah Karaki, le problème n’est pas de travailler sous pression. Un certain niveau de contrainte peut même être bénéfique, selon la neurobiologiste. En revanche, lorsque les interruptions et les informations à traiter s’accumulent, le cerveau finit  naturellement par saturer.

« Travailler en permanence avec des notifications, plusieurs plateformes ouvertes et de nombreuses informations à traiter simultanément crée une véritable surcharge cognitive. On finit par “faire frire” le système », alerte-t-elle.

Jérémy Lamri fait le même constat. Il distingue notamment une charge extrinsèque, alimentée par les notifications, les e-mails, les réunions ou encore les pensées parasites. Selon lui, elle représente aujourd’hui près de 80 % de la charge cognitive d’un cadre sur une semaine moyenne.

L’intelligence artificielle participe aussi à cette surcharge. En donnant un accès immédiat à l’information, cette dernière peut donner le sentiment d’avoir compris un sujet alors même que la compréhension est superficielle.

« Avec l’IA, nous avons parfois l’impression de comprendre très vite une information simplement parce que nous l’avons lue rapidement. Pourtant, lire un texte ne signifie pas forcément le comprendre. C’est ce qu’on appelle une illusion de compréhension », explique Samah Karaki.

Reprendre le contrôle

Face à ces sollicitations permanentes, Samah Karaki recommande de revoir notre manière de travailler. Plutôt que de mener plusieurs tâches, elle préconise de réserver des créneaux à chacune d’entre elles. « La technique Pomodoro, qui consiste à accorder vingt minutes de concentration à une seule tâche, faire une courte pause, puis recommencer, est très efficace. Mais il faut aussi couper les notifications et éviter les interruptions », encourage-t-elle.

De son côté, Jérémy Lamri insiste sur l’importance d’anticiper son emploi du temps afin de ne pas se laisser dépasser par les imprévus et les sollicitations qui s’accumulent au fil de la journée. « Quand on a déjà mis nos gros créneaux, c’est plus facile de dire non quand des trucs un peu nuls arrivent », explique-t-il. Le spécialiste appelle aussi à faire des pauses pour souffler, mais aussi pour permettre à son cerveau de récupérer.

« Pour pouvoir récupérer de la charge cognitive avec une petite pause, il y a trois éléments importants : du temps, faire autre chose que ce qu’on était en train de faire et que ce moment contienne des émotions positives, qui sont le meilleur chargeur de batterie qu’on ait », conseille-t-il.

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