Certains salariés ne parviennent pas à déconnecter en vacances.
Certains salariés ne parviennent pas à déconnecter en vacances.

Les vacances sont faites pour souffler. Pourtant, pour certains salariés, impossible de ne plus penser au travail une fois les congés commencés. Faut-il forcément s’en inquiéter ? La réponse est nuancée.

Près de dix ans après l’introduction du droit à la déconnexion dans le Code du travail, couper avec son activité professionnelle reste difficile pour de nombreux salariés. Selon le Work Trend Index Special Report de Microsoft publié en juin 2025, 40 % des salariés consultent leurs e-mails dès 6 heures du matin et près d’un tiers sont encore connectés vers 22 heures.

Pourtant, ne pas décrocher de son travail pendant les vacances n’est pas forcément problématique, explique la psychologue du travail Noémie Le Menn.

Pourquoi est-il si difficile, pour certaines personnes, de laisser le travail derrière elles pendant les vacances ?

Noémie Le Menn. D’abord, il y a des catégories de métiers qui sont un peu différentes. Par exemple, pour les cadres dirigeants, il y a une certaine disponibilité qui est inhérente à leur fonction. S’il se passe des choses importantes, ils doivent être relativement disponibles, donc, d’une certaine manière, toujours connectés.

Quand on a un métier où il faut penser à la stratégie, où l’on porte des responsabilités importantes, avec des enjeux économiques, des décisions stratégiques, des responsabilités qui impactent tout le monde, on n’arrête pas comme ça sur la touche « off ». On ne s’arrête pas d’y penser, puis on reprend sur la touche « on ». Le cerveau ne fonctionne pas comme ça. Il y a aussi des gens qui sont passionnés et habités par leur métier, et c’est tant mieux.

Vous expliquez justement qu’il existe une forme d’injonction à la déconnexion. Faut-il vraiment réussir à couper complètement avec son travail pendant ses congés ?

N.L.M. On ne va pas faire une injonction à la déconnexion. Cette injonction au décrochage devient une pression et ça provoque l’effet inverse. Les vacances idéales, c’est justement d’arrêter ces pressions et de ne plus penser à des choses qui procurent de la souffrance. Si penser à votre travail vous met dans un état de plaisir, stimule votre créativité et vous fait du bien, faites-vous plaisir. Tant mieux.

Mais si penser au travail, c’est penser à un persécuteur : votre patron. Il vous empêche de dormir, vous fait peur et ça vous ronge. Là, effectivement, il y a un problème.

En fait, ne pas décrocher de son travail, ce n’est pas un problème quand on ne décroche pas du plaisir qu’il peut nous procurer.

À partir de quand le fait de penser à son travail pendant les vacances devient-il préoccupant ?

N.L.M. À partir du moment où on ne décroche pas de son anxiété. Il y a des profils qui fabriquent de l’anxiété. Ils vont mouliner dans leur tête, imaginer des scénarios, anticiper des problèmes. Ce n’est pas spécifique aux vacances. Ils font la même chose toute l’année. Lorsque quelqu’un continue à être préoccupé, à être anxieux, à fabriquer de l’anxiété pendant ses vacances, il y a quelque chose qui pointe.

Le problème, ce n’est pas tant de penser à son travail. Le problème, c’est de continuer à fabriquer de l’anxiété. Beaucoup d’anxieux vont se soigner par une espèce d’auto-bricolage : le contrôle. En contrôlant un maximum de choses, ils limitent leur anxiété parce qu’ils ont moins l’impression que les choses vont leur échapper.

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Pourquoi certaines personnes ont-elles autant de mal à lâcher prise ?

N.L.M. L’anxieux craint que des choses lui échappent. Il a peur de perdre le contrôle. Donc, pour avoir du contrôle, il se met à tout surveiller.

À un certain niveau, ça les renarcissise. Ils peuvent se dire : « Je suis super important, c’est moi qui fais tout le boulot. » Cela leur donne le sentiment d’avoir de la valeur et ça remonte leur estime de soi.

Mais ce ne sont pas de bonnes méthodes. Il vaut mieux apprendre à déléguer équitablement, à faire confiance aux autres et à travailler sur son anxiété. À un moment ou à un autre, ce n’est plus proportionnel à l’investissement. Ça crée de la frustration et du stress.

Comment expliquez-vous que certains salariés puissent avoir le sentiment d’aller très bien alors qu’ils travaillent sans relâche ?

N.L.M. Pour certains addicts au travail, il ne va pas y avoir de souffrance, mais plutôt une sensation d’ébriété, une espèce d’euphorie liée au fait de toujours travailler. Là aussi, c’est un problème, même s’il n’y a pas de souffrance ressentie.

Dans le chemin vers le burn-out, avant l’épuisement, il y a un peu comme des injections d’endorphines produites par le corps et le cerveau pour tenir. C’est un peu comme les gens qui font du footing ou qui courent un marathon : il y a un moment d’euphorie. Ils peuvent se sentir très bien.

Ça s’accompagne souvent d’un phénomène de déni. On leur dit : « Il faut s’arrêter, il faut bien dormir. » Ils répondent : « Moi, je n’ai pas besoin de sommeil, je dors trois ou quatre heures et tout va bien. »

La difficulté, dans ces cas-là, c’est qu’il faut être plusieurs pour favoriser cette prise de conscience. Quand les proches, les collègues et le médecin disent la même chose, cela peut aider.

Le monde du travail actuel rend-il vraiment plus difficile le fait de décrocher ?

N.L.M. C’est vrai qu’il y a trente ans, il y avait une frontière entre la vie professionnelle et la vie privée. Aujourd’hui, il y a une perméabilité, et elle offre aussi de nombreux avantages. Mais on a perdu cette frontière entre les deux. Pour les addicts au travail, les personnes en crise ou sans limites, ça peut être un problème.

Il y a des gens structurés par les horaires et les lieux. Quand il n’y a plus ces frontières, cela peut les déstructurer. Mais le problème ne vient pas du changement. Il vient du fait qu’ils sont mal structurés.

Il faut trouver ses limites en soi, retrouver son squelette plus interne, sa capacité à se manager soi-même plutôt que d’avoir toujours des limites extérieures. Je ne dirais pas que c’est l’évolution du travail qui a produit cette hyper-disponibilité. Cette disponibilité existait déjà selon les postes. Au contraire, cette évolution a apporté beaucoup de bénéfices.

Au fond, à quoi servent les vacances d’un point de vue psychologique ?

N.L.M. Les congés permettent de diminuer sa charge mentale et de voir les choses autrement. C’est souvent à partir du moment où on arrête un peu la pression que peuvent venir de bonnes idées.

Puis on est aussi plus fort psychologiquement lorsqu’on a plusieurs centres d’intérêt. Avoir un fort investissement professionnel, c’est très bien. Mais c’est bien aussi d’être investi dans ses relations amicales, sa famille ou dans des loisirs.

Il y a aussi un moment où il va falloir arrêter de travailler. Chez les personnes qui ont consacré tout leur temps au travail, on voit souvent des difficultés au moment de la retraite. Elles ne savent plus bien qui elles sont lorsqu’elles arrêtent de travailler.

Le travail peut aussi devenir un sujet de tension dans la vie personnelle. Les conjoints n’arrivent parfois plus à être vraiment en face à face, parce que le travail devient un peu le troisième du couple.

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