Entre la pression de la performance et l’omniprésence des outils numériques, chaque minute au travail semble devoir être productive. Nous cherchons à combler le moindre temps mort, au point d’avoir perdu l’habitude de ne rien faire. Pourtant, ces moments de pause sont essentiels à notre équilibre et à notre santé, et cette incapacité à ralentir peut favoriser le stress et le surmenage.

Être débordé pour prouver qu’on est utile

Il y a quelque chose de paradoxal dans notre rapport au travail. D’un côté, nous nous plaignons de passer nos journées en réunions inutiles, de remplir des tableaux Excel et de « brasser du vent », un phénomène qui rappelle les bullshit jobs décrits par l’anthropologue David Graeber. De l’autre, nous éprouvons le besoin de montrer en permanence que nous sommes débordés. Comme si être occupé était devenu une preuve de notre utilité. Cette attitude traduit souvent une peur de perdre son emploi, de ne pas être apprécié ou de passer à côté d’une promotion.

Dans un contexte où la sécurité de l’emploi semble moins acquise et où les difficultés financières pèsent sur certains ménages, il peut devenir difficile de lever le pied. Nous avons tous besoin de nous sentir utiles et reconnus. Mais à force de vouloir le prouver, nous dépensons parfois autant d’énergie à montrer que nous travaillons qu’à accomplir nos tâches. Les outils numériques entretiennent cette tendance.

Entre Teams, les e-mails, les réseaux sociaux et désormais l’intelligence artificielle, nous avons toujours quelque chose à faire. Avec ChatGPT, par exemple, on peut retravailler un document, reformuler un texte ou améliorer une présentation presque indéfiniment. Il devient alors difficile de décider que le travail est terminé. Je l’observe aussi lors de mes déplacements professionnels. Il suffit de regarder les voyageurs qui attendent leur café à la gare : beaucoup sortent immédiatement leur téléphone pour répondre à leurs e-mails.

Chaque minute d’attente devient une occasion de travailler. Nous avons tellement pris l’habitude de rentabiliser notre temps que nous ne savons plus quoi faire quand il ne se passe rien.

Pourquoi ne rien faire nous met-il si mal à l’aise ?

Essayez de rester cinq minutes sans consulter votre téléphone, sans écouter de musique ou chercher une occupation. L’exercice paraît simple, mais il peut rapidement devenir inconfortable. Nous avons perdu l’habitude de nous retrouver seuls avec nos pensées. Dès que notre attention n’est plus sollicitée, nous ressentons le besoin de nous occuper. Notre organisme a pourtant besoin de repos. Le système nerveux autonome comprend notamment deux branches complémentaires : le système sympathique, qui participe à la mobilisation de l’organisme face à une situation exigeante, et le système parasympathique, qui favorise notamment le repos et la digestion.

Ces mécanismes interagissent en permanence et permettent à notre corps de s’adapter aux différentes situations. Rester continuellement mobilisé finit toutefois par nous fatiguer. Dans certaines entreprises, des comportements qui devraient alerter sont encore valorisés. Répondre à un message en cinq minutes, rester au bureau jusqu’à 23 heures, travailler le week-end ou même pendant un arrêt maladie peuvent passer pour des preuves d’engagement. Quand personne ne recadre ces pratiques, elles deviennent peu à peu la norme.

Cette difficulté à ralentir peut contribuer au surmenage. Dans mon cabinet, je rencontre des personnes en burn-out qui ont perdu l’habitude d’écouter leurs propres besoins. Certaines ne se rendent même plus compte qu’elles ont faim, soif ou besoin d’aller aux toilettes. Elles passent leurs journées comme dans un tunnel, sans voir le temps passer. Les travaux des psychologues Sabine Sonnentag et Charlotte Fritz sur la récupération après le stress professionnel soulignent l’importance de pouvoir se détacher mentalement du travail pour préserver son bien-être. Nous pouvons bien sûr traverser des périodes de forte activité. Le problème apparaît quand nous ne nous accordons plus aucun répit. À vouloir toujours aller plus vite, nous finissons par oublier que notre corps a besoin de récupérer.

Comment retrouver une place pour les temps morts ?

Quand vous avez le sentiment de ne jamais pouvoir vous arrêter, je conseille d’abord de regarder ce qui se passerait réellement si certaines tâches prenaient du retard. On redoute souvent de retrouver une pile de dossiers après une absence ou de décevoir son responsable.

Mais quelles seraient les conséquences concrètes ? Un client pourrait-il rompre son contrat ? L’entreprise subirait-elle une perte financière ? Cette réflexion permet de distinguer les urgences réelles de celles que l’on s’impose par peur ou par loyauté envers son employeur. Un autre conseil peut surprendre : observez les collègues qui semblent moins investis que vous. Ceux qui savent fermer leur ordinateur à l’heure, prendre leur pause ou laisser une tâche pour le lendemain. Regardez comment ils s’organisent, ce qu’ils disent et la manière dont leur entourage professionnel réagit. Ont-ils réellement des problèmes parce qu’ils ne répondent pas immédiatement ? Ces collègues peuvent servir de garde-fous quand on a tendance à trop s’investir. Leur façon d’aborder le travail mérite parfois qu’on s’y intéresse.

Pour limiter la surconnexion, je recommande également de changer de méthode. Beaucoup de personnes se répètent qu’elles doivent absolument se déconnecter à une certaine heure. Quand elles n’y arrivent pas, elles culpabilisent et recommencent le lendemain. Il peut être plus facile de définir à l’avance des plages horaires pendant lesquelles vous consultez vos e-mails ou échangez avec vos collègues sur Teams. Vous savez ainsi quand vous êtes disponible et pouvez consacrer le reste de votre temps à vos autres activités. De petites habitudes peuvent aussi aider à ne plus sortir systématiquement son téléphone. Si vous avez envie de consulter Instagram pendant votre pause, essayez de lire d’abord une seule page d’un livre. Vous pourrez ensuite décider si vous souhaitez toujours regarder votre téléphone.

De même, quand un logiciel met plusieurs minutes à charger, prenez l’habitude de vous lever pour aller chercher un café, éventuellement avec un collègue. Le plus efficace est de vous fixer une règle très simple, presque arbitraire, qui se déclenche automatiquement dans une situation précise. Compter uniquement sur sa volonté pour changer une habitude bien installée fonctionne rarement. Au bureau, les collègues peuvent également s’entraider. Si vous remarquez qu’une personne ne quitte jamais son écran, proposez-lui de prendre un café. Elle ne sera pas forcément disponible sur le moment, mais une invitation régulière peut l’aider à sortir de son travail quand elle en a besoin. Certaines personnes tellement absorbées par leurs tâches ne remarquent même plus qu’elles auraient besoin d’une pause.

Pourquoi les pauses et les échanges informels sont essentiels au travail

Ces moments informels ont d’ailleurs leur utilité. En psychologie sociale, on parle de temps interstitiels pour désigner ces échanges qui se glissent entre les activités. Ils permettent de mieux connaître les personnes avec lesquelles nous travaillons et de comprendre certaines de leurs réactions. Ils peuvent aussi contribuer à la sécurité psychologique étudiée par Amy Edmondson, qui favorise la confiance et la liberté d’expression au sein des équipes. Les managers peuvent encourager ces échanges en laissant davantage de place aux pauses et aux moments collectifs. Un salarié ne devrait pas avoir le sentiment de devoir justifier chaque minute passée loin de son écran.

Enfin, gardons à l’esprit qu’on ne peut pas décider de s’ennuyer sur commande. Si vous éprouvez des difficultés à lâcher votre téléphone ou à interrompre votre travail, commencez par encadrer les moments où vous ressentez le besoin de rester connecté. Vous pourrez ensuite laisser davantage de place aux périodes de calme. L’ennui nous fait peur parce que nous avons pris l’habitude de remplir nos journées jusqu’à la dernière minute. Pourtant, nous avons besoin de moments où rien ne réclame notre attention, sans avoir à nous sentir coupables.

Les salariés peuvent retrouver progressivement ces habitudes, à condition que leur environnement de travail leur permette aussi de souffler. Il serait temps de cesser d’associer systématiquement les pauses à un manque d’engagement. Comme l’ombre est nécessaire à la lumière, le repos est nécessaire à l’action : nous ne pouvons pas être toujours à fond.

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Emma Pitzalis est psychologue clinicienne spécialiste du burnout. Elle exerce en libéral, intervient en entreprise et forme les professionnels du soin à sa prise en charge. Lien : Pour découvrir son travail : https://emmapitzalis.com/

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