
Dans son nouveau livre blanc, “10 concepts innovants pour penser les environnements de travail“, Nicolas Cochard, directeur du pôle Recherche du groupe Kardham et spécialiste des environnements de travail, décrypte les outils qui favorisent efficacement le bien-être en entreprise.
À l’heure où les arrêts maladie sont en hausse chez les cadres, le bureau est-il encore un levier de bien-être au travail ?
Nicolas Cochard. Je vais répondre avec un “oui, mais”. Le bureau joue un rôle important dans le sens où il doit apporter de la sécurité aux travailleurs. Que vient-on chercher au bureau ? Du soutien social, de l’entraide et la résolution de problèmes en circuit court. C’est d’ailleurs pour cela que l’on fait la distinction entre coprésence et colocalisation.
La colocalisation, c’est le fait d’arriver au bureau, de s’installer, de produire et de repartir chez soi. La coprésence, c’est aller au bureau en sachant que, à côté de vous, des personnes vont pouvoir vous apporter quelque chose. Au niveau fonctionnel, vous allez mieux travailler parce que vous êtes entouré de vos collègues. Psychologiquement, vous savez que vous êtes en sécurité parce que, si vous avez un souci quelconque, quelqu’un pourra vous aider à le résoudre.
Je ne veux pas dire que de bons bureaux vont réduire les arrêts, mais les conditions qu’ils créent, au niveau fonctionnel et psychologique, aident sans doute à prévenir des problèmes qui peuvent amener à des arrêts de travail.
Comment une entreprise peut-elle concevoir des espaces qui favorisent vraiment le bien-être ?
N.C. Aujourd’hui, quand on conçoit des lieux de travail, on a plutôt tendance à se dire qu’il faut tout faire pour limiter les sources de mal-être : les irritants, les obstacles, le bruit ou les perturbations cognitives. Alors qu’il faut aller plus loin en concevant dès le départ des espaces pensés pour le bien-être physique et mental, et pas juste chercher à limiter les risques. Ce concept porte un nom : la salutogenèse.
Le concept paraît abstrait, mais il est très concret. Il fait trop chaud, il y a trop de bruit, il y a trop de travail, vous êtes surstimulé cognitivement… Vous n’y arrivez plus. C’est la fameuse expression : “Je suis sous l’eau.” Et si vous êtes sous l’eau, vous êtes stressé. Votre environnement de travail n’est donc pas salutogène, il devient pathogène. Vous rentrez alors chez vous en étant frustré, et cela va avoir un impact sur votre santé mentale.
Quid des baby-foot fièrement exhibés dans plein d’open space ?
N.C. C’est du gadget ! Je veux bien qu’il y ait un baby-foot sur mon lieu de travail, mais à condition d’avoir un bon poste de travail. Il ne sert vraiment à rien si je ne peux pas travailler correctement. Par exemple, si on met un baby-foot, mais qu’à côté de cela je ne trouve pas de bulle pour faire mon call, que je n’arrive pas à trouver une bonne salle de réunion, que j’ai chaud et qu’il y a du bruit, je n’en veux pas. Finalement, quel est le sens de tout cela si vous installez un baby-foot à des salariés qui ne travaillent globalement pas dans de bonnes conditions ?
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Comment les salariés peuvent-ils mieux s’approprier leur environnement de travail ?
N.C. Déjà en y allant. En faisant en sorte de participer soi-même à donner de la valeur à la présence des uns et des autres. C’est l’un des concepts que j’ai développés dans le livre blanc : la citoyenneté organisationnelle. Est-ce que chacun peut fournir un petit effort, une petite démarche pour apporter de la valeur aux autres lorsqu’il est présent sur le lieu de travail ? Cela signifie, par exemple, être à l’écoute, être en mesure d’aider un collègue ou faire des choses qui ne sont pas inscrites dans votre fiche de poste, mais qui vont profiter à tout le monde. C’est un levier d’appropriation dans le sens où il ne faut pas se tromper : ce n’est pas l’espace que les gens s’approprient. Ce n’est pas quelque chose de matériel, c’est quelque chose d’immatériel. Quand on s’approprie son lieu de travail, on a envie d’y aller et d’y retourner parce qu’on s’y sent bien.
À quoi ressemble un espace adapté aux besoins des salariés ?
N.C. C’est un environnement qui permet de choisir les conditions dans lesquelles vous allez effectuer telle ou telle tâche. Par exemple, vous arrivez au bureau, vous savez que votre journée sera fragmentée entre un Teams, une réunion ou un temps de concentration et vous savez que vous aurez l’autonomie nécessaire pour choisir où vous installer selon l’activité. Le premier point, c’est donc d’avoir le choix.
Le deuxième point, c’est de savoir que dans tel endroit, vous allez pouvoir maximiser votre performance. C’est en cela que c’est capacitant. Concrètement, aujourd’hui, faire un Teams dans certaines organisations est un problème majeur. Vous le faites où ? Un environnement capacitant consiste à se demander si, pour n’importe quelle tâche et à n’importe quel moment de la journée, vous allez pouvoir bénéficier de conditions de travail qui maximisent ce que vous voulez faire.
Les bureaux sont-ils un bon indice sur la véritable culture d’une entreprise ?
N.C : Oui, c’est assez évident. Mais sans jugement de valeur. Il ne faut pas prétendre que parce qu’il y a une image de modernité, il y a forcément de la modernité managériale derrière. C’est pour cela que je parle du concept de syntaxe spatiale. Qu’est-ce que vous voulez raconter ? Quel est le narratif que vous voulez porter ? Si vous voulez dire, à travers les espaces, qu’ici il y a de l’autonomie et de la confiance, il faut un alignement avec le management.
Autrement dit, l’espace de travail ne doit pas être une publicité mensongère sur ce que vous êtes réellement. Et cela arrive. On peut créer des espaces autour de la santé, de l’agilité ou de la flexibilité, puis s’apercevoir qu’il y a derrière un management très castrateur. On entend parfois que de beaux espaces de travail attirent les talents. Aucune recherche n’a pourtant démontré que c’était vrai. Vous ne voyez pas un joueur de football signer dans un club simplement parce que le stade lui plaît.
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Quel est le plus grand malentendu sur les bureaux depuis l’essor du télétravail ?
N.C. Le plus gros malentendu, c’est de réclamer le retour au bureau. On a vu de grands effets d’annonce de dirigeants expliquant que “la récréation est finie” et que tout le monde doit revenir. D’une part, cela pose un vrai problème parce que beaucoup d’entreprises sont passées au flex office. Si vous demandez à tout le monde de revenir, il n’y a parfois tout simplement pas assez de place.
Deuxième point : quelle est la valeur ajoutée de demander aux gens de venir ? Le véritable sujet est là. Si vous voulez que les salariés soient présents, quelle valeur ajoutée leur proposez-vous ? En quoi suis-je certain, en tant que salarié, qu’aller au bureau va m’être plus profitable que de rester chez moi ?
Troisième point : quel message voulez-vous véhiculer lorsque vous affirmez que le télétravail est terminé et que la récréation est finie ? Vous partez alors du principe que le télétravail était une forme de récréation. Pourtant, des études récentes ont montré que la performance en télétravail était réelle, voire supérieure.
S’il ne fallait retenir qu’un concept sur les 10 détaillés dans votre livre blanc, lequel devrait inspirer les entreprises ?
N.C. Ce serait le sens de la cohérence. Est-ce que l’espace de travail est compréhensible ? Est-il facile d’utilisation ? Est-ce simple de réserver un espace ou de se repérer dans l’immeuble ? Est-ce aligné avec les besoins des salariés et leurs usages réels ? Ou est-ce qu’au contraire c’est complètement incohérent ?
Typiquement, si vous créez des espaces qui promeuvent la créativité pour des personnes qui passent leur journée à faire de la saisie ou de la production sur Excel, c’est un peu incohérent. En revanche, ces salariés ont peut-être besoin d’autres espaces qui leur seraient davantage profitables. La cohérence, c’est donc une question simple : êtes-vous sûr d’avoir donné la bonne ressource pour le bon besoin ?
Si je reprends une métaphore sportive, c’est comme construire un magnifique terrain de football pour des hockeyeurs. Le terrain est très beau, il n’y a aucun problème. Mais ils ne peuvent pas jouer dessus parce que ce n’est pas le bon terrain. C’est matériellement réussi, mais c’est incohérent.
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