
Un salarié français sur deux présente aujourd’hui un signe de détresse psychologique. Pour Christophe Nguyen, psychologue du travail et président-fondateur d’Empreinte Humaine, à l’origine du baromètre « État de santé psychologique des salarié.e.s français.e.s », les entreprises doivent cesser de traiter la santé mentale comme un sujet périphérique et agir sur l’organisation réelle du travail.
La santé mentale des salariés français atteint un nouveau seuil d’alerte. Selon la 16e édition du baromètre « État de santé psychologique des salarié.e.s français.e.s », réalisé par Empreinte Humaine en partenariat avec Ipsos bva, un salarié sur deux présente aujourd’hui un signe de détresse psychologique. Il s’agit du niveau le plus élevé mesuré depuis le lancement du baromètre en 2020. Parmi les personnes concernées, 16 % sont en détresse psychologique élevée, tandis que 32 % des salariés sont exposés à un risque de burn-out, dont 11 % à un burn-out sévère.
Le sentiment de ne pas pouvoir bien faire son travail
Pour Christophe Nguyen, président-fondateur d’Empreinte Humaine, cette situation traduit avant tout « un défaut de prévention efficace. La conscience est là, avec la Grande cause nationale qui met en avant l’importance du sujet parce qu’il pèse sur les comptes sociaux, sur l’absentéisme, sur le rapport au travail, sur l’engagement aussi. Mais, malgré cela, on ne l’aborde pas sous l’angle de ce qui explique vraiment cette détresse : la question de la qualité empêchée », explique-t-il.
Ce sentiment de ne plus pouvoir faire correctement son travail ressort fortement de l’étude. 51 % des salariés déclarent avoir de moins en moins de temps pour réaliser un travail de qualité. Pour Christophe Nguyen, ce point est central, car il touche directement au sens, à la fierté professionnelle et à la reconnaissance. « C’est même le facteur le plus important qui explique le plus la détresse des gens au travail », analyse-t-il. Le baromètre révèle aussi que 60 % des salariés ont l’impression d’être de simples exécutants. Un chiffre que Christophe Nguyen juge particulièrement révélateur du fonctionnement encore très vertical des organisations. « Les 70 % demandent à être consultés et ça, c’est un sujet de reconnaissance. Alors que seulement un tiers a l’impression d’être consulté pour des décisions qui touchent à son travail », souligne-t-il.
“Ceux qui décident ne sont pas ceux qui font le boulot”
Pour lui, cette absence d’association des salariés aux décisions nourrit un profond décalage entre ceux qui décident et ceux qui réalisent le travail. « Ceux qui décident ne sont pas ceux qui font le boulot. On a toujours ce décalage, avec des grandes décisions qui tombent et qui changent toute la façon de travailler parce qu’un logiciel est mis en place avec un process inadapté qui va empêcher les gens de bien travailler ou restreindre leur autonomie. Cela nuit à leur reconnaissance, à leur estime d’eux-mêmes et les réduit à un stade d’exécutant », développe Christophe Nguyen.
Dans ce contexte, la succession des crises géopolitiques et économiques apparaît de moins en moins comme une explication suffisante. Selon le baromètre, 52 % des salariés estiment même qu’elle sert de prétexte pour dégrader les conditions de travail. Christophe Nguyen y voit un signal fort adressé aux entreprises. « La permacrise, ce n’est pas forcément la mère de toutes les causes. Les salariés voient cela comme une fausse excuse. On leur demande de travailler toujours plus parce que c’est la crise, parce qu’il faut tenir, et leur bien-être passe après. Et ça, c’est une erreur, avertit-il. C’est quand le climat est anxiogène, compliqué, incertain, qu’il faut insister sur le bien-être des personnes et vraiment être vigilant sur leurs conditions de travail. »
Quand la vie perso impacte la vie pro
Le baromètre souligne également l’impact des fragilités personnelles sur la santé mentale au travail des salariés : 53 % déclarent avoir traversé une période de stress intense liée à une difficulté personnelle au cours des douze derniers mois, et 41 % ont été confrontés à des difficultés financières, administratives ou juridiques. Là encore, Christophe Nguyen estime que les entreprises ne peuvent plus considérer ces sujets comme strictement privés. « Ces fragilités deviennent de telle ampleur que, de toute façon, elles sont dans le quotidien des managers et des DRH. Le mal-logement, le surendettement, les problèmes d’addiction, tous ces sujets impactent forcément l’organisation de la vie des personnes, mais aussi leur travail », rappelle-t-il. Le dirigeant plaide pour dépasser une vision trop cloisonnée des responsabilités. « Il faut arrêter ces petits clivages archaïques : ça, c’est du ressort de l’entreprise, ça, c’est du ressort de l’individu. On se renvoie la balle alors qu’il faut avoir une approche plus globale. On peut avoir des fragilités dans sa vie, vivre un deuil, un divorce, une maladie chronique. Si son entreprise est ouverte à la flexibilité, à prendre en compte le sujet, à aider ses salariés dans ces moments difficiles, je crois que c’est gagnant-gagnant », estime-t-il.
Créer un climat de sécurité psychologique
L’un des leviers majeurs pour y parvenir reste la sécurité psychologique. Or, seuls 11 % des salariés évoluent dans un climat de sécurité psychologique élevé. Pour Christophe Nguyen, celle-ci suppose un engagement réel des dirigeants, au-delà des discours RH. « Le climat de sécurité psychologique, c’est pouvoir s’exprimer sans tabou et avoir la certitude que son entreprise, et surtout les comités de direction, les décideurs, sont vraiment engagés. Sinon, on crée toujours des contradictions : d’un côté, il y a le travail dans des conditions dégradées, de l’autre, des ateliers de yoga, de super locaux et on va dire qu’on s’occupe de vous. D’un côté, on vous met une baffe et de l’autre, on met de la pommade », résume-t-il.
Les conséquences du mal-être sont désormais visibles dans le rapport au travail. 20 % des salariés déclarent faire le strict minimum, un tiers souhaite quitter son organisation et 45 % craignent de ne pas pouvoir tenir psychologiquement jusqu’à la retraite. Pour Christophe Nguyen, « on ne voit pas que la santé mentale est vraiment un sujet de productivité, un sujet d’avenir. »
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