
Dans un monde professionnel saturé de réunions, de notifications et de prises de parole, le silence peut devenir un levier d’écoute, d’influence et de régulation. À condition d’apprendre à l’utiliser.
Au travail, le silence a souvent mauvaise réputation. Il gêne, inquiète, donne parfois l’impression d’un malaise ou d’un manque de participation. Dans une culture professionnelle qui valorise la réactivité, l’éloquence et l’immédiateté sous couvert d’agilité, celui qui se tait peut vite sembler en retrait, voire suspect.
La question se pose d’autant plus que les environnements de travail sont saturés de sollicitations. Selon le Référentiel 2026 de l’Observatoire de l’Infobésité et de la Collaboration Numérique, le nombre d’emails reçus progresse encore de 6,1 %, tandis que la part des personnes exposées à un niveau critique d’infobésité bondit de 35,2 %. Les messageries professionnelles, elles aussi, explosent : près de 110 messages sont désormais échangés chaque semaine en moyenne, soit une hausse de 51 %.
C’est dans ce contexte que le silence mérite d’être réhabilité. Dans une étude consacrée au silence comme outil de performance managériale, Alexandre Asselineau, Gilles Grolleau et Naoufel Mzoughi rappellent que le calme reste largement sous-estimé dans les organisations, alors que le manque de tranquillité ferait perdre près de 90 minutes par jour et par salarié.
Certaines entreprises l’ont bien compris. Chez Amazon, Jeff Bezos avait supprimé les présentations PowerPoint au profit de documents écrits lus en silence au début des réunions, pendant une trentaine de minutes. L’objectif : permettre à chacun de réfléchir avant de réagir. Car le silence n’est pas une absence de relation. Il peut devenir une compétence sociale : laisser une place à l’autre, écouter vraiment, permettre à une idée, une émotion ou une décision de mûrir.
Pourquoi le silence nous met-il mal à l’aise ?
Mais si le silence peut être utile, pourquoi nous met-il encore si mal à l’aise ? Sans doute parce que nos environnements de travail nous habituent à l’exact inverse : répondre vite, traiter plusieurs informations à la fois, réagir aux notifications, enchaîner les réunions, commenter, relancer, arbitrer. Dans ce contexte d’immédiateté, un blanc dans une réunion, un temps de pause avant de répondre ou une absence de réaction immédiate peuvent vite être interprétés comme un malaise, un désaccord ou un manque de maîtrise. « Notre société est de moins en moins à l’aise avec le vide, observe Ingrid Gras, coach, créatrice et animatrice de programmes de développement professionnel et personnel. Notifications, réseaux sociaux, musique permanente, réunions sans respiration : tout concourt à remplir les interstices. »
Dans l’entreprise, ce malaise est aussi renforcé par l’ego, selon la coach. Se taire peut donner l’impression de ne pas savoir, de perdre la main ou de ne pas être assez pertinent. Or, faire silence oblige précisément à sortir de cette logique de maîtrise. « Quand tu touches le silence, tu touches à d’autres qualités : ça te force à être humble, à être plus curieux, à aller vers de la confiance », explique Ingrid Gras. Ce silence confronte aussi chacun à son propre bruit intérieur : pensées parasites, auto-jugement, besoin de répondre immédiatement, peur de laisser une impression de flottement. Se taire, ce n’est donc pas ne rien faire. C’est accepter de ne pas tout contrôler, de laisser l’autre cheminer, et de faire confiance à ce qui peut émerger lorsque la parole cesse d’occuper toute la place.
Se taire pour mieux écouter et mieux convaincre
Pour Corentin Eveno, expert de la rhétorique et de la prise de parole, le silence peut servir trois objectifs très concrets. « De plus en plus de monde me contacte pour apprendre à parler, et en fait, il y a un gros enjeu d’apprendre à écouter », observe-t-il.
1. Comprendre ce qui bloque vraiment
Dans un échange professionnel, argumenter davantage ne suffit pas toujours. Un désaccord peut cacher des enjeux budgétaires, des rapports de force, des intérêts contradictoires ou des freins non formulés. « Si tu passes ton temps à argumenter, tu te heurtes à plein de choses dont tu n’es pas au courant », explique Corentin Eveno. Le silence permet alors de déplacer la posture : au lieu de défendre immédiatement son point de vue, on questionne, on écoute, on laisse l’autre développer. C’est souvent à cette condition que l’on comprend ce qui bloque réellement.
2. Laisser l’autre aller au bout de sa pensée
Le silence a aussi une fonction révélatrice. Dans une conversation, beaucoup de personnes cherchent spontanément à combler les blancs. « Comme le silence est douloureux, si tu te tais et que tu poses une bonne question, la personne développe », poursuit Corentin Eveno. Ne pas interrompre trop vite permet donc à l’interlocuteur d’aller plus loin que sa première réponse. Il affine, précise, nuance, parfois jusqu’à formuler ce qu’il pense ou ressent vraiment. Le silence devient alors un outil d’accès à une parole plus profonde.
3. Passer de l’autorité à l’influence
C’est ici que Corentin Eveno distingue deux logiques. D’un côté, l’autorité, qui impose souvent par la parole. De l’autre, l’influence, qui agit davantage par l’écoute. « Quelqu’un qui a de l’autorité va imposer, va beaucoup parler ; quelqu’un qui a de l’influence, au contraire, écoute beaucoup et réussit à déclencher quelque chose chez l’autre », analyse-t-il.
Dans cette perspective, se taire n’est pas perdre la main. C’est créer les conditions d’une prise de conscience.
Comment cultiver un silence fertile au travail ?
Le silence fertile ne s’improvise pas. Pour qu’il devienne une ressource professionnelle, il doit être à la fois autorisé collectivement et entraîné individuellement.
1. Autoriser les temps de silence en collectif
Premier levier : donner une place explicite au silence dans les méthodes de travail. En réunion, en atelier ou en codéveloppement, il peut être utile de prévoir un temps de réflexion silencieuse avant de réagir. Cela évite que les plus rapides à parler imposent leur rythme au groupe, et permet à chacun de formuler une pensée plus mûre.
Ingrid Gras l’expérimente notamment dans les séances de codéveloppement qu’elle anime. Lors de la phase de clarification, les participants posent des questions à la personne venue exposer une situation professionnelle. Mais, parfois, celle-ci n’a pas le droit de répondre immédiatement. Elle écoute les questions en silence.
Ce décalage permet de sortir d’un réflexe très ancré : croire qu’un échange n’avance que si l’on répond tout de suite. Or, pour la personne accompagnée, ce silence ouvre un autre espace. « Cela encourage l’intelligence intrapersonnelle », observe Ingrid Gras. En restant silencieuse, elle peut prendre le temps d’entendre ce que les questions provoquent en elle, « accéder à son discernement », « contacter ses émotions, ses ressentis », sans être immédiatement « parasitée » par l’échange.
Pour le groupe aussi, l’exercice est utile. Face à une personne qui ne répond pas, les participants doivent accepter de ne pas savoir tout de suite. Ils apprennent à mieux formuler leurs questions, à écouter autrement, à ne pas chercher immédiatement la bonne réponse. « Quand tu touches le silence, tu touches à d’autres qualités. Ça te force à être humble, à être plus curieux, à aller vers de la confiance », résume Ingrid Gras.
2. Utiliser le silence pour apaiser les tensions
Le silence peut aussi devenir précieux dans les conversations difficiles, les recadrages ou les médiations. Ingrid Gras dit avoir expérimenté « les plus grands silences, les plus puissants » en gestion de conflit. « C’est comme si on suspendait le temps », raconte-t-elle. Lorsqu’une émotion forte surgit, notamment la colère, le silence permet une forme de régulation naturelle : on respire, le système nerveux ralentit, l’intensité redescend. Mais cela suppose de ne pas combler trop vite. « Dans notre métier, ce qu’on apprend, c’est tenir le silence, tenir l’espace », précise la coach.
Concrètement, cela peut passer par des gestes simples : proposer de boire un verre d’eau, se lever quelques instants, marquer une pause avant de reprendre. Ce prétexte physique suspend la parole sans dramatiser la situation. Il permet au collectif de retrouver un peu de présence avant de continuer l’échange.
3. Installer sa propre hygiène du silence
Le silence se travaille aussi seul, dans des moments très ordinaires. Ingrid Gras recommande par exemple de réintroduire de petits espaces de vide dans la journée : sortir marcher quelques minutes sans téléphone, sans podcast, sans musique. Même logique dans l’agenda : éviter d’enchaîner les réunions sans respiration, prévoir des temps tampons, s’accorder deux ou trois minutes entre deux échanges. Ces micro-pauses ne sont pas du temps perdu. Elles permettent de retrouver de la disponibilité mentale et émotionnelle.
Puis, avant de prendre la parole, Ingrid Gras propose aussi une règle simple : « Prendre la parole ou répondre à une question après trois respirations. » Corentin Eveno formule une recommandation proche pour apprivoiser la peur du vide à l’oral : objectiver le temps. Car lorsqu’on parle en réunion, en présentation ou même dans un message vocal, un silence d’une seconde peut sembler durer une éternité. L’expert en rhétorique conseille de se donner des repères concrets : trois respirations, ou même compter mentalement.
Autre exercice : s’enregistrer. En lisant un texte ou en envoyant un message vocal, on peut volontairement marquer des silences de deux ou trois secondes après un point ou une idée importante, puis se réécouter. L’exercice permet de constater l’écart entre le silence vécu, souvent inconfortable, et le silence perçu par l’auditeur, généralement beaucoup plus naturel. « Il y a une distorsion du temps entre l’impression que tu as et la réalité », rappelle Corentin Eveno.
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