
Après un burn-out, passer une journée sans rien faire peut être difficile à supporter. On culpabilise, on voudrait retrouver son énergie et reprendre ses activités. Pourtant, le retour de l’ennui peut être un signe encourageant. Emma Pitzalis, psychologue clinicienne spécialisée dans le burn-out et les risques psychosociaux (RPS), explique pourquoi et donne ses conseils pour récupérer sans se mettre la pression.
Pourquoi recommencer à s’ennuyer après un burn-out est-il, selon vous, une bonne nouvelle ?
Parce que cela montre que l’organisme commence à sortir du mode survie ! Le burn-out est associé à un stress chronique qui, lorsqu’il s’installe dans la durée, finit par affecter l’ensemble de l’organisme. Les personnes concernées se retrouvent souvent en mode « pilote automatique ». Elles ne ressentent presque plus rien et alternent entre une forme d’anesthésie émotionnelle et des réactions très intenses, comme des crises de larmes ou de colère.
Ce sont souvent des personnes très engagées dans leur travail, qui en font toujours plus et culpabilisent à l’idée de ralentir. Dans ces conditions, il n’y a aucune place pour l’ennui. Soit elles courent partout, soit elles fonctionnent en pilote automatique. Lorsqu’elles commencent à récupérer, les sensations reviennent progressivement. Elles retrouvent le fil de leurs pensées, reprennent certaines activités et ressentent à nouveau un peu d’agacement, de nostalgie… et de l’ennui.
J’ai récemment accompagné un patient qui vivait très mal le fait de s’ennuyer. Je l’ai félicité, ce qui a provoqué chez lui un fou rire ! Pourtant, d’un point de vue clinique, c’était une bonne nouvelle. Ce qu’il percevait comme un échec montrait qu’il avançait dans sa récupération. Le retour de l’ennui indique que l’organisme commence à sortir du mode urgence et entre dans une phase de consolidation. Cela ne signifie pas pour autant que le burn-out est complètement derrière soi. La récupération prend du temps.
Pourtant, lorsqu’on s’ennuie ou qu’on ne fait rien, la culpabilité peut rapidement revenir. Comment apprendre à accepter ces moments ?
Cette culpabilité est très fréquente chez les personnes en burn-out. Elle fait partie des symptômes, mais aussi du problème. Certaines culpabilisent presque automatiquement dès qu’elles s’arrêtent ou cessent d’être actives. Il faut apprendre à considérer le repos autrement. Une phrase que j’aime beaucoup utiliser avec mes patients est la suivante : « Si vous avez besoin de mériter une pause pour la prendre, elle arrivera toujours trop tard. »
Le repos est un besoin naturel de l’organisme, comme la faim ou la soif. Est-ce que vous culpabilisez lorsque vous avez mal à la tête ? Non. Alors vous n’avez pas besoin de culpabiliser lorsque vous êtes fatigué.
Il faut aussi prendre du recul sur les reproches que l’on s’adresse à soi-même. Certaines personnes se parlent extrêmement mal dans leur tête. Quand vous vous surprenez à penser de cette manière, demandez-vous : « Est-ce que je parlerais comme ça à mon enfant, à mon conjoint ou à mon meilleur ami ? » Cette question ne fera pas forcément disparaître vos pensées négatives, mais elle peut vous aider à prendre de la distance.
On conseille souvent aux personnes qui se remettent d’un burn-out de « faire des choses qui leur font du bien ». Pourquoi ce conseil peut-il être contre-productif ?
Lorsqu’on est en plein burn-out, on ne ressent plus tellement d’émotions, ni de plaisir. Les gens se disent : « Tous les trucs que j’aimais faire avant, maintenant je m’en fous. Ça ne me procure plus rien. »
Si on essaie de se forcer à ressentir une émotion qui n’est simplement pas là, on risque de se sentir encore plus mal. On constate qu’on n’y arrive pas et on le vit comme un échec. Vous ne pouvez pas décider de ressentir du plaisir, de la même manière que vous ne pouvez pas décider d’avoir soif. En revanche, pendant les moments de repos, on peut se tourner vers des choses que l’on aime bien, même si elles ne procurent pas un plaisir extraordinaire sur le moment.
J’utilise avec mes patients une technique que j’appelle celle du « péché mignon ». Je leur propose de dresser une liste de petites choses qu’ils aiment faire et qui sont complètement inutiles, sans aucun objectif de performance. Un de mes patients aime par exemple regarder L’Amour est dans le pré. Ce n’est pas forcément quelque chose qu’il crie sur tous les toits, mais ça l’aide à débrancher. Une autre patiente aime se faire des manucures. Quand ça ne va pas, vous regardez votre liste et vous piochez dedans. Et si une activité ne vous convient plus, vous pouvez en essayer une autre, en fonction de votre niveau d’énergie.
On croit parfois qu’on est inactif, alors que ces moments participent à la récupération. En vous autorisant à faire quelque chose qui n’apporte rien de particulier, vous vous envoyez le message que vous avez le temps et que vous n’êtes plus dans l’urgence.
Chez les personnes très investies dans leur travail, la récupération peut-elle devenir un nouvel objectif de performance ?
Avoir envie de bien faire les choses ou d’avoir de l’ambition pour sa carrière n’est absolument pas négatif. Il faut simplement se demander si cette ambition est un choix construit ou un réflexe qui nous pousse à toujours en faire plus.
Cela devient problématique lorsqu’on ne peut plus s’empêcher de multiplier les efforts pour tenir bon. Si vous vous surprenez à vouloir récupérer le plus vite possible pour redevenir immédiatement efficace, prenez un peu de recul et revenez aux choses qui vous ont aidé à sortir du burn-out. Mais si ces pensées reviennent, ce n’est pas grave non plus. Cela ne signifie pas automatiquement que vous êtes en train de rechuter.
La récupération peut être longue et générer beaucoup de frustration. Il faut avoir énormément de compassion envers soi-même, surtout lorsqu’on a l’habitude de se fixer des objectifs élevés. Une psychothérapie peut aider à comprendre les mécanismes qui ont conduit à l’épuisement. Elle ne va pas changer votre caractère, mais peut vous aider à reconnaître les moments où votre perfectionnisme ou votre anxiété vous poussent à dépasser vos limites.
Quel conseil donneriez-vous à une personne qui sort d’un burn-out, qui n’a pas retrouvé celle qu’elle était avant et qui envisage de tout changer ?
Il faut d’abord accepter que l’on ne redeviendra pas exactement la personne que l’on était avant. Et c’est plutôt une bonne nouvelle. Est-ce qu’il serait souhaitable de rester une personne qui croit que sa valeur dépend systématiquement de la quantité de travail qu’elle produit ? Ou qui n’arrive pas à poser ses limites ?
Attention, je ne suis pas en train de dire que faire un burn-out est une bonne nouvelle et que vous allez ensuite devenir « la meilleure version de vous-même ». Ce discours m’exaspère. Un burn-out est un trouble et une épreuve de la vie. Mais il faut accepter qu’on évolue.
J’ajouterais une chose importante pour vos lecteurs : changer de travail n’est pas forcément la solution. Après un burn-out, certaines personnes veulent tout révolutionner. Elles pensent que si elles changent de métier, elles n’auront plus de problème. Mais il faut d’abord comprendre ce qui a conduit à l’épuisement. Est-ce le métier lui-même ? Les conditions de travail ? Les objectifs que l’on s’imposait ?
Parfois, changer simplement de cadre peut complètement transformer le vécu professionnel. Certaines personnes se sentiront mieux dans une petite structure, d’autres dans une grande entreprise. Pour certains, la solution sera de se mettre à leur compte. Pour d’autres, de revenir au salariat.
Je vois des personnes qui veulent faire table rase de leur vie et tout reconstruire après un burn-out. Mais on ne peut pas tout reconstruire de front, en même temps. Je ne dis pas qu’il ne faut jamais changer de métier. Simplement, ce changement ne sera pas forcément, à lui seul, la solution.
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