Intelligence artificielle au travail.
Intelligence artificielle au travail.

L’IA générative promet de faire gagner du temps, d’alléger certaines tâches et d’accélérer la production. Mais derrière cette promesse d’efficacité, une inquiétude plus intime s’installe : et si je devenais moins utile ? Moins légitime ? Remplaçable ?

Cette peur porte désormais un nom : le FOBO, pour Fear of Becoming Obsolete, soit la crainte de devenir obsolète face à l’IA. Selon le 2025 KPMG American Worker Survey, 52 % des salariés américains déclarent craindre que leur emploi soit remplacé par l’IA, une proportion qui a presque doublé en un an.

Pour Aurélie Durand, psychologue, coach et fondatrice d’Ajadi ainsi que co-autrice du livre “Le SAV des managers” (Vuibert), cette angoisse tient à la nature même de la révolution en cours. « Avec l’IA, ce ne sont plus seulement des tâches manuelles qui sont touchées, mais des compétences que l’on pensait profondément humaines : écrire, créer, analyser, raisonner. C’est pour cela que le mot “obsolète” est si violent : il renvoie à l’idée de perdre sa place, son rôle, son utilité. » Alors, que dit cette peur de notre rapport au travail ? Et comment les entreprises peuvent-elles accompagner leurs équipes sans laisser chacun seul face à cette bascule ?

Derrière le FOBO, la peur de perdre sa place 

Derrière la peur de perdre son emploi se joue aussi une inquiétude plus intime : celle de voir vaciller une partie de son identité professionnelle. Pour Aurélie Durand, l’IA vient toucher « notre place dans le monde du travail », parce qu’elle intervient sur des tâches longtemps associées à la valeur humaine : écrire, créer, décider, analyser. Selon le baromètre Teale × Tomorrow Theory sur l’IA et la santé mentale, publié en avril 2026, 24,3 % des salariés rapportent déjà une érosion de leurs propres compétences, un phénomène qualifié de deskilling. Près d’un quart des répondants évoquent aussi un impact négatif de l’IA sur leur sentiment d’utilité ou leur estime de soi. 

À cela s’ajoute une perte de contrôle. Avec un outil numérique classique, l’utilisateur comprend globalement ce qu’il fait et la manière dont le résultat est produit. Avec l’IA, celui-ci peut surgir très vite, sans que l’on sache toujours comment il a été construit. Cette opacité peut nourrir un sentiment d’insécurité : faut-il faire confiance à l’outil ? Le corriger ? Le contredire ? Reprendre la main ?

La psychologue observe aussi un autre effet, plus discret : la surcharge cognitive. L’IA ouvre des possibilités, multiplie les options et accélère la production d’idées. Mais cette accélération peut devenir une pression supplémentaire. « On rajoute de l’accélération au système nerveux », analyse-t-elle. Le risque : moins de recul, davantage d’anxiété et le sentiment de devoir sans cesse prouver sa valeur.

D’où l’enjeu, pour les entreprises, de ne pas réduire le sujet à une simple formation technique. Il s’agit aussi de créer un cadre suffisamment sécurisant pour expérimenter, comprendre les transformations en cours et parler de ce qu’elles produisent sur les individus.

Comment les entreprises peuvent-elles accompagner cette peur ?

  • Wecasa : passer de la peur à la pratique

Chez Wecasa, l’impulsion est venue du sommet. En 2026, le déploiement de l’IA a été inscrit comme un axe stratégique, avec une ligne directrice claire : « ne laisser personne sur le bord de la route ». Pour cette entreprise de 160 collaborateurs, l’enjeu était d’éviter une adoption à deux vitesses, entre des salariés déjà très à l’aise avec l’IA et d’autres plus hésitants. « Ce n’est pas une transformation tech, mais une transformation organisationnelle », insiste Léa Fergui, VP People.

  • Objectiver les craintes

La DRH a d’abord cherché à objectiver les peurs par un sondage interne. Trois inquiétudes principales sont remontées : perdre son travail, ne pas réussir à comprendre ou à s’approprier l’IA, mais aussi des réserves éthiques et écologiques. Pour y répondre, Wecasa a nommé des « IA Champions » dans chaque pôle, chargés de partager les usages et d’accompagner les équipes au plus près du terrain. « Certains n’étaient pas des convaincus de la première heure, ce qui a renforcé leur crédibilité auprès des salariés. »

  • Tester l’IA pour la démystifier

L’entreprise a ensuite misé sur l’expérimentation concrète. Lors d’un séminaire, les 160 salariés ont participé à un hackathon autour de l’IA, avec un objectif : sortir du fantasme d’une technologie toute-puissante pour comprendre concrètement comment elle fonctionne. « On a vraiment essayé de passer du mindset “l’IA va voler notre job” à “l’IA, ce n’est pas si compliqué que ça” », raconte Léa Fergui.

  • Dire ce qui change

Autre levier assumé : la transparence. Le CEO et le COO ont consacré plusieurs heures aux impacts de l’IA, y compris sur l’emploi. Wecasa a notamment décidé de stopper certains recrutements prévus afin d’absorber les gains de productivité sans passer par des licenciements. « Il n’y a rien de pire, quand il y a une nouvelle transformation organisationnelle, que de ne pas savoir ce qui se passe », résume Léa Fergui.

Six mois plus tard, le climat interne semble avoir évolué. Seuls 3 % des collaborateurs se disaient encore « effrayés », tandis que 60 à 70 % se déclaraient à la fois intéressés et lucides face à l’IA. Pour Wecasa, la suite consiste donc à rendre les trajectoires plus lisibles : ce qui disparaît, ce qui se transforme, et ce qui peut être reconstruit.

  • Mister IA : aider chacun à retrouver sa valeur 

Depuis 2023, Mister IA affirme avoir accompagné plus de 1 000 entreprises dans leur transformation liée à l’intelligence artificielle. Son CEO, Martin Pavanello, observe que le FOBO ne se manifeste pas de la même manière selon les profils. Les juniors y seraient plus exposés, car ils peuvent avoir le sentiment d’apporter surtout une « quantité de travail », là où les plus expérimentés s’appuient davantage sur leur expertise. Le statut joue également : les indépendants perçoivent plus volontiers l’IA comme une opportunité, tandis que les salariés peuvent y voir une menace. Pour éviter que cette peur ne se transforme en décrochage, il invite à agir sur trois leviers : l’appropriation de l’outil, la clarification de la contribution de chacun et le rôle du manager.

  • Apprendre à utiliser l’outil

Sa première recommandation est très concrète : maîtriser l’IA. « Vous ne serez pas remplacé par une IA, mais par quelqu’un qui fait votre job en utilisant l’IA », rappelle-t-il. Mais l’apprentissage technique ne suffit pas. Il faut aussi repérer, dans son quotidien, les tâches où l’IA peut aller plus vite ou plus loin : rédaction, recherche, analyse de documents, production de rapports. « Le sujet n’est donc pas seulement de gagner du temps, mais de comprendre où déplacer son utilité. »

  • Clarifier ce que l’on apporte

Pour Martin Pavanello, l’enjeu n’est pas de devenir hyper-spécialiste à tout prix, mais de mieux identifier ce que l’on apporte vraiment : une expertise, un regard, une capacité d’arbitrage, une connaissance fine du terrain. Car si l’IA peut produire des réponses correctes sur de nombreux sujets, elle ne remplace pas la capacité humaine à interpréter, contextualiser et assumer une lecture singulière. « L’IA a tout lu, tout vu, tout su, mais elle n’a pas d’opinion sur les choses », souligne-t-il. 

  • Cartographier les tâches

Au niveau collectif, l’accompagnement passe par un travail très concret sur les métiers. Chez Mister IA, les accompagnements commencent souvent par une cartographie des tâches : ce qui peut être délégué à l’IA, ce qui peut être fait avec elle, et ce qui doit rester pleinement humain. Cette démarche permet de sortir des discours abstraits pour regarder les gestes professionnels, les gains possibles et les zones où l’humain doit renforcer sa contribution.

  • Manager les écarts d’usage

Le manager a, selon le CEO, un rôle décisif. Il doit apprendre à utiliser l’IA dans son propre travail, mais aussi accompagner des équipes dont les usages deviennent très inégaux. Cela pose de nouvelles questions : comment évaluer les compétences réelles ? Comment aligner les niveaux d’usage ? Et comment utiliser le temps gagné pour améliorer la qualité ou développer de nouvelles activités ?

  • Préserver les coopérations internes

Dernier point de vigilance : l’IA peut réduire les interactions entre services. Un commercial peut interroger ChatGPT plutôt que le service juridique ; une équipe peut produire ses contenus sans solliciter la communication. « Nos équipes vont moins se parler et donc elles vont moins interagir », alerte Martin Pavanello. Accompagner le FOBO ne revient donc pas seulement à former les individus. Il faut aussi préserver les espaces de coopération, de confrontation et de transmission entre métiers.

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Diplômée de l’ESC Reims, Laure Girardot a 10 ans d’expérience en tant que consultante en change management, communication et ressources humaines. Aujourd’hui, elle est journaliste indépendante travail, RH et management.

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