À bientôt 89 ans, Boris Cyrulnik a la volubilité d’un jeune homme et la sagesse de celui qui a traversé les tragédies de l’Histoire. Neuropsychiatre, éthologue, écrivain, il a popularisé en France le concept de résilience. Rescapé de la Shoah, il a fait de la compréhension des blessures humaines — et de la manière dont on s’en relève — le fil rouge de sa carrière. Son dernier livre ? « Au Saccage des petits bonheurs » (éd. Odile Jacob).

Vous avez largement contribué à populariser en France le concept de résilience, un terme parfois galvaudé aujourd’hui. Comment le définiriez-vous précisément ?

Il n’y a pas de définition plus simple que celle de la résilience : vous vivez un traumatisme. Que faites-vous ? Soit vous vous soumettez, et alors il n’y a pas de résilience. Soit vous cherchez, en vous et autour de vous, ce qui pourrait peut-être vous permettre de reprendre un nouveau développement. C’est cela, la résilience. Qu’allez-vous faire de votre blessure ?

C’est donc à la fois un nouveau départ, et une continuité ?

Oui, car on ne reviendra jamais en arrière, comme avant. Le traumatisme laisse une trace cérébrale et surtout psychologique. Mais on avancera, le mieux possible. Il y a parfois des résiliences spectaculaires. Et, la plupart du temps, on se débrouille plutôt bien ensuite dans la vie.

Qu’est-ce qui rend la résilience possible ? Quels en sont les facteurs déterminants ?

Avant le traumatisme, 70 % des enfants, dans un pays en paix, développent ce qu’on appelle un attachement sécure. Plus tard, si un malheur leur arrive — ce qui est fréquent —, ils souffriront, mais ayant acquis une certaine confiance en eux et dans les autres, notamment au cours des 1 000 premiers jours, ils auront des ressources pour faire face. Ceux qui, au contraire, ont grandi dans la précarité, avec des violences, des deuils, des guerres… ont intégré des facteurs de vulnérabilité. Quand le trauma survient, leur réaction est souvent plus difficile, même devenus adultes. Et s’ils n’ont personne autour d’eux pour les aider, il n’y aura pas de résilience. Ensuite, il existe des traumas aigus, visibles de tous, dont tout le monde prend conscience, mais qui ne sont pas forcément les plus délabrants. Les plus dangereux, ce sont les traumas chroniques, insidieux, qui s’installent tous les jours. Ils représentent un frein majeur à la résilience.

Et après le traumatisme ?

Il y a deux mots clés : soutien et sens. Le soutien peut être verbal ou simplement une présence. Parfois, on ne peut pas parler aujourd’hui, mais, demain, on y parviendra. Et puis, il y a le sens. Nous, les humains, puisque nous parlons, nous sommes contraints de donner du sens à nos malheurs. C’est ce qu’on appelle la résilience culturelle. Parce que le sens qu’on donne à un événement modifie notre manière de le vivre et de le ressentir. Si un malheur n’a pas de sens, on encaisse le coup, on souffre et on ne sait pas quoi faire. Si on parvient à lui donner un sens, on souffre aussi, mais on sait dans quelle direction avancer. On se dépatouille plus ou moins bien. La définition de la résilience, c’est peut-être ça : savoir se dépatouiller face aux épreuves.

Les autres ont donc un rôle majeur à jouer. On ne se relève jamais seul…

Les imageries cérébrales le montrent très bien. L’isolement engendre une atrophie des lobes frontaux et du système limbique, qui est le socle de la mémoire et des émotions. Sans altérité, les neurones ne sont pas stimulés, les synapses s’éteignent. Les lobes frontaux, entre autres fonctions, inhibent l’amygdale, le siège des émotions insupportables : désespoir, colère, agressivité… S’ils sont affaiblis, cette inhibition ne se fait plus. Résultat quand une difficulté arrive, ce qui est inévitable dans la vie, les réactions sont plus violentes. Le plus souvent, les garçons extériorisent, les filles s’auto-agressent.

Peut-on rebondir à tout âge ?

Oui, bien sûr. La résilience est possible à tous les âges, même si les facteurs de protection ne sont pas les mêmes. Chez les personnes âgées, l’isolement peut être mortel. Elles cessent de boire, de manger… Elles se laissent mourir. Mais elles ont aussi une force : elles peuvent continuer à optimiser ce qu’elles maîtrisent déjà — littérature, histoire, philosophie… Elles deviennent alors des virtuoses, utiles aux plus jeunes. La résilience des personnes âgées crée un lien intergénérationnel.

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Interview intégrale à découvrir en vidéo : Boris Cyrulnik, le goût des autres.

Crédit photo : Claire-Lise Havet pour Courrier Cadres.

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Diplômée de Sciences-Po Paris, Fabienne Broucaret a fondé My Happy Job en 2016. Elle est aussi la rédactrice en chef de Courrier Cadres, Rebondir et L'Officiel de la franchise. Elle anime le podcast "Good Job" et co-anime le podcast "Les petits cailloux" avec Aurélie Durand. Elle a écrit "Mon Cahier Happy at Work" (Solar) et "Télétravail" (Vuibert). Elle a aussi co-écrit “2h chrono pour déconnecter (et se retrouver)” avec Virginie Boutin (Dunod) et "Le SAV des managers" (Vuibert) avec Aurélie Durand.

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