Travail, famille, charge mentale, sollicitations permanentes… À force de vouloir être au rendez-vous partout, nous devenons parfois notre propre variable d’ajustement. Comment reconnaître que l’on s’oublie ? Pourquoi est-il si difficile de penser aussi à soi ? Et comment poser ses limites sans devenir égoïste pour autant ?

Dans l’épisode de rentrée de notre podcast “Good Job !”, Julie Crouzillac, autrice de Mon carnet de deals avec moi-même (Jouvence), invite à remettre ses propres priorités au centre du jeu.

Il y a les dossiers à boucler, les mails auxquels répondre, les enfants à récupérer, les rendez-vous à organiser, les proches à aider, les imprévus à gé Et quelque part, tout en bas de la liste : soi. Se faire passer en dernier peut même donner l’impression, un temps, d’être particulièrement efficace. De réussir à “tout gérer”. Mais à quel prix ? “On se pense dans l’hyper-performance et la productivité. Et en vérité, ce qui se joue foncièrement, c’est qu’on s’abîme, qu’on est frustré, qu’on n’est pas très contente de nous à la fin de la journée”, souligne Julie Crouzillace.

Autrice de Mon carnet de deals avec moi-même, paru aux éditions Jouvence, elle s’intéresse à la manière dont les mécanismes de la négociation peuvent nous aider à mieux identifier ce qui compte vraiment pour nous et à faire des choix plus cohérents avec nos priorités.

Quand vouloir tout assurer devient contre-productif

À force de chercher à être disponible pour tout le monde, on peut perdre de vue ses propres besoins. Or, les premiers signaux ne sont pas toujours spectaculaires : irritabilité, fatigue, sentiment d’avoir couru toute la journée sans vraiment savoir pourquoi, difficultés à récupérer ou encore impression d’avoir l’esprit embrumé : “On est irritable, on est agacé, on fait tout, on fait rien. À la fin de la journée, on a le sentiment d’avoir couru partout, mais véritablement, qu’est-ce qu’on a fait qui nous rend bien heureuse ?”

Julie Crouzillac évoque également des symptômes plus physiologiques : un sommeil qui se dégrade, un rapport à l’alimentation qui change, mais aussi ce qu’elle décrit comme un “brouillard mental” : “On cherche ses mots, on vient dans une pièce chercher quelque chose, on ne sait plus ce qu’on fait là. Vous voyez, cette espèce d’état un peu confus qui sont pour moi quand même plein de petits clignotants qui s’allument pour se dire : il y a quand même un truc qui ne va pas bien.”

Derrière cette tendance à s’oublier se cache aussi une croyance profondément ancrée : notre valeur dépendrait en partie de ce que nous sommes capables d’apporter aux autres.

“On corrèle souvent, moi la première, notre valeur à notre capacité à répondre aux besoins des autres, explique-t-elle. Donc ça veut dire que finalement, plus je vais répondre et plus je vais donner, plus je vais avoir le sentiment que j’existe, que je suis aimable et que j’ai de la valeur.” Plus on donne, plus on se rend disponible, plus on peut avoir le sentiment d’être utile, apprécié ou à la hauteur. Jusqu’à considérer ses propres besoins comme secondaires.

Julie Crouzillac pointe également un paradoxe : nous cherchons parfois à être performants au travail comme dans notre vie personnelle sans nous accorder les temps de préparation et de récupération que l’on jugerait pourtant indispensables à un sportif de haut niveau.

Se choisir ne signifie pas devenir égoïste

Faire de soi une priorité peut néanmoins susciter une forme de culpabilité. Dire non, préserver du temps pour soi ou simplement reconnaître que l’on n’a plus l’énergie disponible peut donner l’impression d’en faire moins pour les autres. C’est précisément cette équation qu’il faut revoir.

Prendre soin de soi permet aussi d’être davantage disponible, créatif et ouvert dans ses relations avec les autres. À l’inverse, l’épuisement, l’irritabilité ou la frustration ont nécessairement des répercussions sur notre entourage et notre travail : “On a un quotidien qui est quand même plus agréable, on a l’esprit clair, on est plus créatif, on est plus ouvert aux autres. […] Je pense qu’on est de meilleures compagnies aussi.” La difficulté est de ne pas attendre d’être arrivé à saturation pour réagir.

Identifier son “non-négociable”

C’est l’une des notions centrales développées dans son livre et dans cet épisode de Good Job! : déterminer son non-négociable. Il ne s’agit pas de dresser une longue liste d’exigences ou de décider que tout devient prioritaire. Au contraire : “Dans tout ce que je fais dans la vie, j’ai une motivation qui est profonde, un enjeu véritable. Et renoncer à cet enjeu, c’est trop coûteux psychologiquement, physiquement, financièrement, émotionnellement.” Le problème ? Nous avons parfois tendance à piétiner nous-mêmes ce qui compte le plus pour nous. “Bien souvent, on se rend compte qu’on le piétine beaucoup, ce non-négociable-là, pour plein de croyances, parce qu’on veut répondre à ce qu’on croit qu’on attend de nous”, indique-t-elle.

Et il n’est pas figé pour toute une vie. Ce qui compte à 20 ans peut évoluer à 40 ans, après l’arrivée d’enfants, un changement professionnel ou simplement parce que nos aspirations se transforment. L’enjeu consiste donc moins à suivre un modèle de vie idéal qu’à se demander : sur quoi, aujourd’hui, n’ai-je plus envie de transiger ? Une question simple en apparence, mais qui permet ensuite d’arbitrer beaucoup plus facilement les sollicitations du quotidien.

Poser des limites sans entrer en confrontation

Encore faut-il réussir à protéger cette priorité. Dire non reste difficile pour beaucoup d’entre nous, notamment parce que poser une limite est souvent associé à la confrontation. Pourtant, rappelle Julie Crouzillac, on peut exprimer clairement ce que l’on est en mesure de faire sans être agressif ni se lancer dans de longues justifications : “Souvent, on a l’impression que poser des limites, cela veut dire tout de suite être dans la confrontation ou être désagréable avec un autre. Il ne s’agit pas du tout de ça.”

La première étape consiste même à clarifier la situation avec soi-même : “Est-ce que ça, j’en ai envie ? Est-ce que je suis capable ? Est-ce que j’ai la bande passante ? Est-ce que j’ai l’énergie ?” Face à une nouvelle demande professionnelle alors que la charge est déjà trop importante, dire que quelque chose n’est “pas possible de cette manière-là” permet par exemple de rouvrir la discussion : faut-il revoir le délai ? Ajouter des moyens ? Abandonner une autre priorité ?

“On peut dire : ‘Là, aujourd’hui, c’est pas possible de cette manière-là.’ Ce qui est intéressant quand on l’énonce de cette façon-là, c’est que […] ça ouvre la porte à plein de choses.” Autre conseil : éviter de se perdre dans les justifications.

Et si le plus difficile était de négocier avec soi-même ?

Car les autres ne sont pas toujours nos adversaires les plus coriaces. Nous savons aussi parfaitement renégocier les engagements pris… avec nous-mêmes. La séance de sport disparaît parce qu’un dossier se prolonge. Le déjeuner est avalé devant son ordinateur. Le moment que l’on voulait préserver est finalement sacrifié à une nouvelle urgence.

Pour sortir de ce mécanisme, Julie Crouzillac invite notamment à observer avec davantage de lucidité ce qui nous fait du bien, ce qui nous abîme et les injonctions auxquelles nous cherchons à répondre : “Qu’est-ce que j’aime ? Qu’est-ce qui me fait du bien ? Qu’est-ce qui m’abîme ? C’est des questions qui paraissent simples, et puis quand on prend le temps de les poser, c’est intéressant.” Avec une règle particulièrement simple à retenir : “Dans la négo avec soi-même, il faut, je trouve, se traiter comme on le ferait avec une bonne copine.”

Autrement dit : avec un peu moins d’injonctions et un peu plus de bienveillance : “Souvent, on a cette espèce de dialogue intérieur […] avec beaucoup d’injonctions, de nos peurs, souvent beaucoup.” Le perfectionnisme peut d’ailleurs renforcer ce mécanisme, en nous poussant à vouloir répondre en permanence à ce que nous imaginons que les autres attendent de nous. “On va toujours être dans une espèce de quête comme ça insatiable, parce que finalement on est toujours en train de s’imaginer des choses, d’en ajouter, d’en rajouter. Parfois moins, c’est mieux aussi”, résume-t-elle.

Faire de soi une priorité… dans la durée

Identifier ce qui compte est une première étape. Le faire vivre au quotidien en est une autre. Pour Julie Crouzillac, inutile d’espérer un bouleversement spectaculaire du jour au lendemain. : “Il n’y a pas de miracle. C’est pas un grand changement majeur qui s’opère. C’est plusieurs petits. Et après, ça nécessite et de la constance et donc de la discipline.”

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Diplômée de Sciences-Po Paris, Fabienne Broucaret a fondé My Happy Job en 2016. Elle est aussi la rédactrice en chef de Courrier Cadres, Rebondir et L'Officiel de la franchise. Elle anime le podcast "Good Job" et co-anime le podcast "Les petits cailloux" avec Aurélie Durand. Elle a écrit "Mon Cahier Happy at Work" (Solar) et "Télétravail" (Vuibert). Elle a aussi co-écrit “2h chrono pour déconnecter (et se retrouver)” avec Virginie Boutin (Dunod) et "Le SAV des managers" (Vuibert) avec Aurélie Durand.

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