
Se taire pour éviter un conflit, encaisser une remarque ou sourire alors qu’on bouillonne : ces silences au travail peuvent sembler anodins. Pourtant, retenir ses émotions et ses paroles mobilise de l’énergie et peut nourrir fatigue, désengagement et stress. Pourquoi le silence professionnel nous épuise-t-il autant ? Et comment retrouver la parole sans pour autant tout dire ?
Le silence au travail est souvent présenté comme une vertu, celle de rester « professionnel ». Mais ne pas dire ce qui dérange, éviter le sujet qui fâche, sourire quand on bouillonne, tout cela a un coût.
Il y a des jours, on rentre à la maison épuisé, sans avoir couru, ni enchaîné des réunions interminables ni même porté de lourdes charges. On a juste « tenu » et cette fatigue ne vient pas de ce qu’on a fait mais de ce qu’on n’a pas dit.
Le coût du silence
Derrière un certain nombre de nos silences se cache une dépense d’énergie considérable.
Des travaux menés à l’université de Stanford (Californie) ont montré que supprimer l’expression d’une émotion pour ne rien laisser paraître sollicitait le cerveau au point de dégrader la mémoire et d’augmenter la tension cardiovasculaire. Plus on s’y contraint, plus l’effort devient pesant. Faire bonne figure a un coût.
Le baromètre Ipsos BVA d’avril 2026 révèle que 43% des arrêts de travail sont liés à des motifs psychologiques. On peut légitimement se demander dans quelle mesure des silences répétés et accumulés jour après jour, ne contribuent pas à ce chiffre.
Les formes de silence qui épuisent
Des chercheurs en comportement organisationnel (Van Dyne, Ang et Botero) ont identifié trois formes de silence selon ce qui les motive. Dans les situations que je vois en entreprise, j’en observe même quatre.
· Le silence de protection : on se tait pour ne pas blesser, ne pas faire de vague, ne pas passer pour celui ou celle qui pose un problème. C’est souvent le plus épuisant car il demande une vigilance constante sur ce qu’on se retient de dire.
· Le silence de résignation : on a tenté de dire mais on n’est pas entendu. Quand ça se reproduit trop souvent, on arrête. Ce silence s’accompagne d’un désengagement progressif.
· Le silence de peur : on se tait parce qu’on redoute les conséquences de nos paroles : le jugement du manager, la réaction du collègue, l’image qu’on va renvoyer. Ce silence entretient un état de vigilance chronique qui épuise.
· Le silence de politesse : on sourit, on acquiesce, on dit « ça va ». C’est le silence socialement le plus valorisé. L’écart entre ce qu’on ressent et ce qu’on donne à voir est tout aussi éreintant.
Le silence des équipes, c’est aussi l’affaire des organisations
Amy Edmondson, professeure à Harvard Business School et chercheuse sur la sécurité psychologique au travail a passé plus de 25 ans à étudier pourquoi les gens se taisent dans les organisations. Le silence ne serait pas un problème individuel mais une réponse rationnelle à un environnement donné.
Ses recherches les plus récentes publiées en 2024 confirment que la sécurité psychologique, c’est-à-dire le fait de savoir qu’on peut s’exprimer sans craindre d’être ridiculisé, réprimandé ou ignoré, est un levier clé contre l’épuisement et le turnover.
On croit que les équipes dont on n’entend pas parler vont bien. Pas de crise visible, pas d’éclats de voix. En apparence, tout se passe bien et heureusement, c’est parfois le cas mais pas toujours. Dans une équipe silencieuse, on sent moins d’élan. L’énergie s’est érodée, les idées ne circulent plus. On fait juste son travail puis un jour, une occasion se présente, on quitte l’entreprise.
4 pistes pour retrouver l’énergie que le silence vous prend
1) Nommez ce que vous avez tu. En fin de journée, prenez une minute pour identifier une chose que vous auriez aimé dire. L’idée n’est pas de ruminer mais au contraire de conscientiser et ainsi diminuer la charge cognitive. Ce que vous aurez nommé cessera d’occuper de la place en arrière-plan dans votre cerveau.
2) Identifiez les silences qui usent et interrogez-les. La question n’est pas « est-ce que je dois tout dire ? » mais « que me coûte ce silence ? ».
3) Commencez par un petit pas. Plutôt que d’attendre le moment idéal pour une grande conversation, entraînez-vous à exprimer des petites choses au fil de l’eau. « Cette remarque m’a vexé », « j’aurais aimé être consulté », etc.
4) Trouvez un espace pour déposer ce que vous portez, un ami de confiance, un coach, un professionnel de la santé mentale. « Ce qui ne s’exprime pas en mots s’imprime et s’exprime en maux ». La somatisation, c’est le corps qui finit par dire ce qu’on a gardé pour soi trop longtemps.
Dire, c’est prendre soin de soi
Se taire, encaisser, sourire : ces trois verbes décrivent ce que certains appellent « être professionnel ». Ils décrivent aussi l’une des formes d’épuisement les plus invisibles, parce qu’elle ne se voit ni de l’extérieur, ni parfois par soi-même.
Apprendre à « dire », pas tout et pas n’importe comment mais dire quand même, c’est choisir de préserver son énergie, une ressource précieuse pour soi et ceux qui comptent pour nous.
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