
Repérer un collègue qui traverse une période difficile, trouver les mots pour lui parler, puis l’orienter vers la bonne personne : c’est la mission des “Bienveilleurs”. Le médecin Philippe Rodet décrypte le rôle de ces salariés volontaires et formés pour offrir un premier niveau d’écoute, sans jamais se substituer aux professionnels de santé.
Un collègue qui devient soudainement agressif. Un autre qui s’isole, parle moins ou semble abattu. Dans le quotidien d’une entreprise, certains changements de comportement peuvent signaler qu’une personne ne va pas bien. Encore faut-il les remarquer… et savoir quoi faire ensuite.
C’est précisément le rôle des “Bienveilleurs”. “Un bienveilleur, c’est une personne que l’on a formée à savoir voir un collègue qui ne va pas bien sur le plan psychique, à savoir s’adresser à lui et à savoir l’orienter vers le bon interlocuteur”, explique Philippe Rodet, auteur du livre Les Bienveilleurs (Eyrolles). Le concept s’inspire des “personnalités sentinelles” mises en place au Québec. Avec une idée simple : remettre de l’attention à l’autre dans le quotidien du travail.
Voir, écouter, orienter… mais pas soigner
Premier point essentiel : le bienveilleur n’est pas un thérapeute. “Un bienveilleur n’est pas un acteur de soins. C’est un capteur de personnes en difficulté”, insiste Philippe Rodet. Son rôle n’est donc pas d’établir un diagnostic ni de chercher à savoir si un salarié souffre d’une dépression ou d’un burn-out. Il s’agit avant tout de remarquer certains signaux : un niveau de stress inhabituel, de l’agressivité, de la tristesse, de l’apathie, un isolement soudain ou encore un changement d’attitude. Puis de passer le relais.
Selon la situation, l’interlocuteur pourra être les ressources humaines, le médecin ou l’infirmier du travail, une assistante sociale ou encore le médecin traitant. “Il ne prend pas en charge, surtout pas, car ce n’est pas son domaine”, ajoute-t-il. Cette frontière est d’autant plus importante que vouloir trop en savoir peut devenir intrusif. Le bienveilleur doit pouvoir ouvrir une porte sans chercher à faire parler à tout prix.
Être attentif aux changements
Quels signes doivent alerter ? Plus que des comportements pris isolément, ce sont notamment les changements qui peuvent interpeller : une personne habituellement sympathique qui devient agressive, un collègue qui s’isole ou quelqu’un qui paraît soudainement triste.
Philippe Rodet résume ainsi la mission : “Un bienveilleur, il sait voir, il sait s’adresser, il sait orienter.” Et cette vigilance peut être plus facile à exercer entre personnes qui se connaissent et travaillent ensemble au quotidien. D’où l’intérêt, selon lui, de disposer de bienveilleurs à différents niveaux hiérarchiques dans l’entreprise.
Tous les salariés n’ont cependant pas nécessairement vocation à endosser ce rôle. “Il faut des profils empathiques et sensibles. Et ça, c’est essentiel”, souligne Philippe Rodet. Une qualité à laquelle s’ajoutent l’attention aux autres, la solidarité et la capacité à réellement écouter.
“Un ferment de fraternité”
Au-delà de la détection des situations difficiles, le dispositif peut aussi modifier les relations de travail. “Un bienveilleur, c’est un peu un ferment de fraternité. C’est quelqu’un qui va recréer des liens”, estime Philippe Rodet. Pour que cela fonctionne, la formation est centrale. Elle doit notamment apprendre aux volontaires à détecter les personnes en difficulté, à les orienter, mais également à se protéger eux-mêmes.
Car être à l’écoute ne signifie pas absorber toutes les difficultés des autres. “Il faut calculer un juste niveau d’empathie.” Le bienveilleur doit lui aussi savoir prendre soin de lui et ne pas rester prisonnier des émotions auxquelles il est confronté.
Retrouver l’attention à l’autre
Et quand aucun réseau de bienveilleurs n’existe dans son entreprise ? Il reste possible, à son échelle, d’être attentif aux changements de comportement, de poser une question, d’écouter. Car le message porté par Philippe Rodet dans cet épisode dépasse finalement le seul cadre d’un dispositif formalisé. “On a perdu, je trouve, l’attention à l’autre.”
Avant d’ajouter : “Il faut peut-être qu’on retrouve un petit peu cet intérêt pour l’autre, cette envie d’écouter, de comprendre, d’aider.” Une invitation à regarder un peu plus attentivement celles et ceux avec qui nous travaillons chaque jour.
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