
Le bonheur au travail peut-il vraiment s’apprendre ? Loin de se résumer à la pensée positive, à un état d’euphorie permanent ou à quelques avantages en entreprise, il repose sur un processus qui peut se comprendre et se travailler. Relation à soi, aux autres, à son activité, quête de sens et autonomie : voici les principaux leviers pour cultiver davantage de bien-être au travail.
Il y a 10 ans, j’ai osé une affirmation qui a fait tiquer plus d’un : « Le bonheur, ça s’apprend. » Avec mon doctorat sur le sujet en poche, je m’attendais à des débats passionnés. À la place, j’ai surtout eu droit à des regards sceptiques, voire des leçons de vie non sollicitées… par des gens qui n’avaient jamais étudié le sujet.
Pourtant, ma question de recherche était simple : « Peut-on apprendre à être heureux ? » Pas par idéalisme, mais parce que je constatais une explosion du mal-être au travail, que certains surmontaient, alors que d’autres sombraient dans le malheur, et que je voulais comprendre pourquoi. Aujourd’hui, je suis fière d’aider les collaborateurs, les RH et les manageurs à se former sur le sujet.
Le bonheur au travail : un processus, pas un état ni une fin en soi.
Depuis toujours, on raconte tout et son contraire sur le bonheur. Et quand les scientifiques ont enfin décidé de s’y intéresser — il y a à peine quelques décennies — ils ont découvert que la plupart de nos croyances étaient… à côté de la plaque.
On pense par exemple que bonheur et travail ne font pas bon ménage, parce que « le bonheur ne se fabrique pas ». C’est vrai. Mais c’est surtout parce qu’on confond le bonheur réel (un état de conscience satisfaite) avec un bonheur suprême, une version absolue qui n’existe pas.
Le bonheur, exprimé sous toutes ses formes — plaisir, émotions positives, cognition — sert aussi à évaluer l’atteinte de nos objectifs. Un « bonheur suprême » ne serait que la décharge de joie après un grand accomplissement. Éphémère. Pas plus décisive que la fierté d’avoir réussi son premier examen. En mélangeant tout, on a fini par évincer le bonheur du travail. Résultat : son contraire s’est installé, un mal-être qui explose !
Le bonheur n’est ni une question de chance, ni un état permanent ou euphorie perpétuelle, ni un but à atteindre, ni une utopie réservée à quelques privilégiés. Comme l’écrivait Mihaly Csikszentmihalyi (un pionnier de la psychologie du bonheur) : « Le bonheur n’est pas quelque chose qui arrive à l’improviste. Il doit être préparé, cultivé et protégé par chacun ». Il ne dépend pas des conditions externes, mais de la façon dont nous les traitons.
J’ai mis en évidence dans ma thèse qu’il s’agit d’un processus motivationnel – un mouvement intérieur, qui nous aide à gérer les ressources pour atteindre nos buts. Il intervient donc aussi dans la sphère du travail. Et comme tout processus, il s’apprend.
Ce que le bonheur (au travail) n’est pas
Beaucoup de fausses croyances circulent. En voici quelques-unes que j’entends trop souvent, soit de la bouche des salariés, soit de celle des dirigeants.
– « C’est juste une question de penser positif » → Non. Le bonheur ne se résume pas à du positive thinking. C’est bien plus complexe (et bien plus puissant).
– « Il faut atteindre un état parfait, et c’est impossible au travail » → Non. Le bonheur n’est pas une ligne d’arrivée, mais un chemin.
– « C’est un bien-être zen où le salarié ne fera plus rien » → Non. Le bonheur est dynamique : il naît de l’action. Le bonheur est davantage ressenti dans une activité que dans la passivité.
– « C’est des open space et des baby foot » → Non. Ces accessoires peuvent procurer du bonheur aux uns et du malheur aux autres.
– « C’est une manière pour les patrons de mettre tout sur le dos des salariés. » → Non. C’est un ensemble de compétences – et comme toute compétence, elles se travaillent.
Bonheur et bien-être sont étroitement liés. Le bonheur est défini par :
- Le bien-être subjectif : être satisfait, avoir plus d’émotions positives que négatives.
- Le bien-être psychologique : un équilibre entre plusieurs facteurs qui requièrent d’être compris et travaillés le cas échéant.
D’autres concepts comme le flow qui décrivent comment optimiser le bonheur dans l’activité.
Cultiver le bien-être ou bonheur au travail
Alors, comment faire ? Voici ce que j’enseigne dans mes formations, basé sur 20 ans d’expériences pragmatiques et des fondements scientifiques (dont la psychologie positive et les neurosciences) :
Comprendre la nature du bonheur
Le bonheur est avant tout un processus, et non un état. Il joue plusieurs rôles : il peut être moteur, régulateur et évaluateur de l’action. Il se construit justement par l’action, et non par la passivité.
Il est également multifactoriel. Les philosophes antiques comme les scientifiques modernes en ont chacun saisi un aspect, mais aucun ne détenait à lui seul l’intégralité de la réponse.
Agir sur les facteurs concrets du bonheur au travail
Ces facteurs concrets peuvent être regroupés autour de quatre grands thèmes. Le premier concerne la relation à soi, qui comprend notamment l’identification de ses forces ou encore l’estime de soi.
Le deuxième concerne la relation aux autres. La maîtrise de ses émotions et de ses « drivers » de vie en fait notamment partie.
Le troisième porte sur la relation à son travail, avec notamment la maîtrise de ses compétences et le rapport que l’on entretient avec ses activités professionnelles.
Enfin, le quatrième concerne la relation à quelque chose de plus grand que soi. Les buts que l’on se fixe ou encore le sens que l’on donne à son activité en font partie.
Devenir autonome vis-à-vis du processus
L’autonomie est un besoin psychologique fondamental étroitement liée à notre bien-être. Mais beaucoup se trompent sur sa nature et la vraie force de la liberté. Avancer vers le mieux-être au travail, c’est entreprendre un chemin avec autonomie, avec comme guide le bonheur qui nous permet d’ évoluer dans notre environnement.
On devient peu à peu conscient des multiples forces inconscientes qui nous animent, des pensées qui tournent en boucle … bref, de ses schèmes mentaux. On perçoit alors que l’on peut vraiment agir et reprendre les commandes de sa vie, et effectuer de vrais choix. Les conditions extérieures sont importantes mais pas essentielles, et si on ne peut pas agir sur elles, on peut par contre arrêter de les subir au détriment de sa santé.
Apprendre le bonheur, c’est prendre un chemin de liberté
C’est apprendre à vivre et à agir à bon escient, en étant conscient des situations concrètes (et non notre interprétation), de ses émotions, de ses pensées et ses actes. C’est apprendre à redevenir pleinement humain.
Je le vois chaque jour depuis des années, avec les personnes que j’accompagne. Quand les individus reprennent la main sur leurs actions, leurs buts, leurs marges de liberté, le bonheur n’est plus un concept. Il devient une force, un moteur de transformation. Et si on commençait aujourd’hui ?
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