
Burn-out, management toxique, désillusions de la Gen Z, bullshit jobs, ubérisation, intelligence artificielle… En quatre épisodes, le documentaire Faire le job, disponible sur Arte, passe en revue les grandes transformations de notre rapport au travail. Un panorama rythmé et accessible.
Quelle place le travail prend-il dans nos vies ? Qu’attendons-nous encore de lui ? Et pourquoi semble-t-il susciter autant de remises en question ? C’est tout le sujet de Faire le job, la série documentaire de Matthias Vaysse conçue en quatre épisodes disponible sur Arte. Son point de départ : la crise du Covid. Non pas parce que la pandémie aurait brusquement fait naître notre malaise face au travail, mais parce qu’elle a accéléré et rendu visibles des transformations qui étaient déjà à l’œuvre.
La philosophe et sociologue Dominique Méda évoque dans le documentaire une “profonde crise du travail”. Lorsque tout s’est arrêté, les questions ont surgi : quelle place le travail occupait-il dans nos vies ? Et, surtout, que nous apportait-il vraiment ?
Quatre épisodes courts pour (re)penser notre rapport au travail
Premier atout de Faire le job : son format. Les quatre épisodes durent une quinzaine de minutes chacun. Le documentaire adopte surtout une forme très contemporaine. Les analyses d’experts français et étrangers (Frederick Harry Pitts, Dominique Méda, Marie Pezé, Anthony Galluzo, Fanny Lederlin, Marion Flécher…) côtoient les témoignages de salariés ou d’indépendants via des vidéos publiées sur les réseaux sociaux, des archives historiques et des références à la pop culture. The Office, Mad Men, Severance ou encore Wall-E viennent ainsi raconter à leur manière notre rapport au bureau, au management, à la hiérarchie ou à l’automatisation.
Le résultat est vivant et pédagogique. Mais cette efficacité a son revers. En quatre épisodes, Faire le job veut parler de l’open space, du burn-out, des managers toxiques, de la Gen Z, des bullshit jobs, de la quête de sens, des métiers essentiels, des reconversions, des autoentrepreneurs, de l’ubérisation ou encore de l’intelligence artificielle. C’est beaucoup. Sans doute trop pour tout approfondir. On aurait aimé rester plus longtemps avec certains experts, creuser certains mécanismes ou donner davantage de place à quelques témoignages.
Faire le job est donc moins une enquête approfondie sur chacune de ces transformations qu’une cartographie très efficace de la crise contemporaine du travail. Et c’est déjà beaucoup.
Du bureau au burn-out : quand l’organisation du travail est en cause
Le premier épisode, Jusqu’au burn-out, s’intéresse notamment à la transformation du travail de bureau. L’open space devait faciliter les échanges et faire tomber les barrières. Le flex office a ensuite promis davantage de souplesse. Les cloisons ont disparu, les espaces sont devenus plus ouverts, les entreprises ont voulu gommer les signes les plus visibles de la verticalité. Mais faire tomber les murs ne signifie pas nécessairement faire disparaître la hiérarchie.
Le documentaire revient ainsi sur l’évolution des méthodes de management et sur l’intensification progressive du travail. C’est dans ce contexte que l’éclairage de Marie Pezé est particulièrement pertinent. La psychologue, spécialiste de la souffrance au travail, raconte avoir d’abord reçu en consultation des ouvriers et des infirmières souffrant notamment de troubles musculo-squelettiques. Puis sont arrivés des cadres auxquels leur organisation demandait toujours davantage. Avec de moins en moins de « temps morts ».
Le burn-out apparaît alors non comme la simple fragilité d’un individu qui n’aurait pas su “tenir”, mais comme l’une des conséquences possibles de certaines organisations du travail. Même réflexion autour de la figure désormais bien connue du “manager toxique”. Les comportements délétères existent, bien sûr. Mais en faisant reposer le problème sur une personnalité individuelle, on risque d’oublier de regarder ce qui l’entoure : quelle organisation permet ces comportements ? Quelles pratiques les favorisent ? Et qu’est-ce qu’elles disent du système de travail dans lequel elles apparaissent ? C’est l’un des fils intéressants de Faire le job : rappeler régulièrement que les difficultés vécues individuellement peuvent avoir des causes beaucoup plus collectives.
La Gen Z ne veut-elle vraiment plus travailler ?
Le deuxième épisode, À quel prix ?, s’attaque à une autre figure très commentée du monde du travail : la génération Z. Une génération qui ne voudrait plus travailler, entend-on régulièrement. Qui réclamerait trop. Qui refuserait les contraintes. Qui manquerait de loyauté envers l’entreprise. Le documentaire préfère regarder derrière ces discours. Études longues, stages, précarité, manque de perspectives : l’épisode met l’accent sur les désillusions d’une génération qui arrive sur le marché du travail et aspire à exercer une activité qui ait du sens. C’est ici que ressurgissent les fameux bullshit jobs, ces emplois dont ceux qui les occupent peinent eux-mêmes à percevoir l’utilité.
Mais le documentaire met aussi le doigt sur une contradiction beaucoup plus profonde : que se passe-t-il lorsque les emplois perçus comme les plus utiles ne sont pas ceux qui permettent le mieux de gagner sa vie ? La crise sanitaire devait nous avoir fait redécouvrir les “métiers essentiels”. Ceux des soignants, des aides à domicile, des caissiers, des livreurs et de tous ceux sans lesquels le pays ne pouvait plus fonctionner. La prise de conscience n’a pourtant pas suffi à résoudre la question de leur rémunération, de leur reconnaissance ou de leurs conditions de travail. De quoi comprendre autrement les reconversions, les démissions spectaculaires mises en scène sur les réseaux sociaux ou le désir d’inventer une autre vie professionnelle.
Devenir son propre patron : la promesse et son envers
Et si la solution consistait à travailler pour soi ? C’est la promesse passée au crible dans Seul contre tous, troisième épisode de la série. Sur les réseaux sociaux, l’entrepreneur à succès est devenu une figure puissante. Le récit est séduisant : quitter le salariat permettrait de reprendre le contrôle de sa vie. Mais Faire le job confronte cette image à une réalité nettement moins réjouissante : l’essor de l’ubérisation du travail. Car devenir son propre patron ne signifie pas toujours devenir réellement indépendant.
Certains travailleurs ont gagné en autonomie. D’autres se retrouvent seuls face à l’incertitude des revenus, à l’absence de protections du salariat ou à la dépendance envers une plateforme. Et derrière la question du statut apparaît un autre sujet, peut-être encore plus important : qu’advient-il du collectif ? Car l’entreprise n’est pas seulement une hiérarchie et un contrat de travail. Elle peut aussi être un groupe, des collègues, de l’entraide, des discussions et des solidarités. À mesure que le travail s’individualise, c’est aussi cette protection collective qui peut s’effriter.
Et maintenant, l’intelligence artificielle
Impossible, enfin, de parler de l’avenir du travail sans aborder l’intelligence artificielle. Le quatrième épisode, Humainement, pose la question suivante : que se passera-t-il si l’IA peut prendre en charge une partie croissante des tâches que nous effectuons aujourd’hui ? La question ne concerne plus seulement les emplois industriels ou les tâches considérées comme répétitives. Elle touche désormais des métiers qualifiés, des emplois de bureau et notamment certaines fonctions occupées par des juniors.
La question posée est simple : comment gagnerons-nous notre vie et occuperons-nous nos journées si l’IA nous remplace ? Mais c’est justement à ce moment que Faire le job revient à ce qui constitue peut-être le cœur de toute la série. Si travailler consistait uniquement à obtenir un revenu, la perspective de voir une machine effectuer certaines de nos tâches pourrait presque sembler simple. Sauf que le travail nous apporte aussi autre chose. Des relations sociales. Des collègues. De la reconnaissance. L’apprentissage d’un métier. Parfois de la fierté. Et cette impression, précieuse, de contribuer à quelque chose de collectif, comme le rappelle Marie Pezé qui insiste sur la centralité du travail dans nos vies.
Un documentaire qui donne surtout envie de poursuivre la réflexion
Le documentaire Faire le job ne bouleversera probablement pas ceux qui suivent déjà de près les débats sur le monde du travail. Le burn-out, la quête de sens, les bullshit jobs, la défiance des jeunes générations envers certaines formes d’entreprise ou les effets de l’IA sont désormais largement documentés. Et son format très court l’empêche parfois d’aller aussi loin qu’on le souhaiterait. Chaque épisode, ou presque, aurait pu donner naissance à un documentaire à part entière. Mais ce n’est peut-être pas vraiment ce que Faire le job cherche à faire.
Sa réussite est ailleurs : mettre bout à bout des phénomènes que l’on observe souvent séparément et montrer qu’ils racontent une même transformation de notre rapport au travail. Le burn-out et la quête de sens. Le manager toxique et l’organisation du travail. Le désir d’indépendance et la fragilisation des collectifs. L’IA et notre besoin de nous sentir utiles. En un peu plus d’une heure, le documentaire ne répond pas à toutes les questions qu’il soulève. Il donne surtout envie de continuer à se les poser. Et au fond, c’est peut-être la meilleure raison de le regarder.
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