
Alors que le télétravail concerne aujourd’hui un quart des salariés, de nombreuses entreprises s’interrogent sur les effets du travail à distance sur le collectif. Une inquiétude qui pousse certaines entités, comme Stellantis, Axa ou encore la Société Générale, à favoriser le retour au bureau et à limiter le télétravail, voire à le supprimer. Dans une étude sur les impacts du travail à distance sur le collectif, Suzy Canivenc, chercheuse en communication organisationnelle et directrice scientifique de Mailoop qui accompagne les entreprises sur la surcharge informationnelle, propose une lecture nuancée des effets de la distance physique sur le lien social, la collaboration et la créativité. Entretien.
L’Observatoire de l’infobésité et de la collaboration numérique publie une étude sur les impacts du travail à distance sur le collectif. Pourquoi avoir choisi cette thématique ?
Suzy Canivenc : Avant la crise sanitaire, le travail à distance concernait uniquement 4% de la population salariée. Les enjeux du télétravail tournaient autour de la productivité, du bien-être et des conditions de travail à l’échelle individuelle. Aujourd’hui, les enjeux sont collectifs. Avec un quart de télétravailleurs, il est essentiel de penser à l’impact de la distance sur le collectif. Or, aujourd’hui, on a tendance à penser – notamment dans les médias – que le télétravail empêche les échanges informels, que ça entrave la sérendipité et que cela crée un sentiment d’isolement et de solitude. Si certaines de ces idées sont justes, il y a des nuances à apporter. La distance peut être perçue comme une chance à saisir et une occasion de tester de nouvelles modalités de collaboration. C’est ce qu’on a cherché à faire dans cette étude, déminer les idées reçues.
Justement, l’une des idées reçues prégnantes concerne l’impact du télétravail sur le lien social en entreprise. Une perception que vous nuancez dans l’étude…
Le lien social ne se résume pas à la colocalisation physique. On le voit déjà au quotidien avec le smartphone. Parfois, deux personnes peuvent être ensemble dans un même lieu mais si chacune est plongée sur le smartphone, elles ne sont pas vraiment ensemble. De la même manière, au travail, on peut se sentir très seul même en open-space. C’est pourquoi, il y a une notion plus importante qui est celle de la coprésence socio-émotionnelle, c’est-à-dire être vraiment présent l’un pour l’autre, ce qui est possible même à distance.
Comment cette coprésence socio-émotionnelle peut-elle se manifester en télétravail ?
Ce qui soude une équipe et renforce le lien social, c’est de partager des objectifs communs et d’embarquer son équipe dans un projet, vers un même but. Cela passe par des habitudes de travail similaires et compatibles entre elles, mais aussi par l’entretien d’échanges réguliers et de qualité. Il est pertinent, par exemple, de sanctuariser des points d’équipe réguliers pour laisser émerger l’expression des besoins et de remonter les dysfonctionnements éventuels.
Cela permet de sortir du silence organisationnel qui consiste à ne pas remonter les problèmes, soit en les taisant, soit en essayant de les résoudre seul dans son coin. Mais attention, le manager doit aussi apporter des réponses ou des solutions aux sujets abordés par les collaborateurs pour éviter de laisser des choses en suspens ce qui génère de la frustration et peut impliquer à terme un manque de confiance.
Le travail à distance a-t-il un impact sur les tensions qui peuvent exister en entreprise ?
En entreprise et surtout en présentiel, on est souvent dans la production, dans une course à l’urgence, sans jamais lever le nez du guidon. A l’inverse, la distance peut inciter à prendre du recul, du temps de réflexion et à regarder en face les tensions et les dysfonctionnements. D’ailleurs, le télétravail peut aussi apaiser des relations sociales en mettant à distance des conflits, des personnes jugées « toxiques » ou encore la pression managériale.
Certains salariés souffrent d’isolement en télétravail. Comment les entreprises peuvent répondre à cette problématique ?
La solitude en télétravail a toujours existé. Elle est aujourd’hui exacerbée par la masse des salariés qui travaillent à distance. Il apparaît aussi que ce sentiment est plus prégnant pour les salariés qui sont peu entourés dans leur vie privée. Or, l’entreprise n’est pas dans son rôle pour gérer cet aspect-là. Elle n’est pas responsable du bonheur du salarié.
En revanche, pour prévenir les risques psychosociaux liés au travail à distance, instaurer des points individuels réguliers favorise le dialogue autour du travail mais aussi sur des problématiques plus personnelles. L’idée étant de permettre au collaborateur de parler de son ressenti personnel dans le cadre du travail. Lorsqu’une souffrance est identifiée, l’entreprise peut envisager des solutions comme un travail en binôme pour sortir de la solitude ou d’aménager des temps où le salarié peut venir plus souvent au bureau.
Dans votre étude, vous évoquez le fait que le télétravail améliore la traçabilité des échanges. Qu’est-ce que cela apporte au collectif ?
Lorsqu’on est en présentiel, il y a des décisions informelles qui se prennent au coin café ou au détour d’un couloir. Quand on est à distance, les décisions sont plus formelles notamment parce que beaucoup d’informations passent par l’écrit. Or si ce mode d’expression dépersonnalise les interactions, les échanges écrits permettent aussi de mieux développer ses idées et surtout de prendre des décisions explicites, ce qui favorise un réel suivi d’une réunion à l’autre et de pouvoir avancer avec efficacité. Attention toutefois, l’objectif ne doit jamais être de contrôler le travail ou de sanctionner, mais davantage de clarifier les choses et de trouver des solutions face aux impasses.
Le travail à distance est souvent perçu comme un frein à la créativité collective. Cependant, vous y voyez aussi un avantage. Pourquoi ?
Le télétravail permet de se concentrer et de réfléchir sans être perturbé par les collègues et les bruits ambiants, ce qui est positif pour développer la créativité individuelle et nourrir ses idées. En revanche, pour la créativité collective, le télétravail peut être un frein. Souvent, les bonnes idées naissent de la sérendipité, du hasard, lié à la présence physique.
Cependant, la distance a des avantages même dans le collectif. Une entreprise à distance pourra recruter des talents partout dans le monde avec des profils diversifiés, ce qui favorise l’émergence d’idées originales et nourrit la créativité collective. Par ailleurs, la distance et surtout l’écrit amoindrissent le conformisme de groupe. Le fait de penser par soi-même sans savoir ce que les autres pensent et pouvoir l’exprimer de manière anonyme permet de garder son indépendance d’esprit. Et c’est un atout pour les personnes introverties ou timides, qui ont du mal à partager leurs idées surtout si elles sortent du cadre.
Comment développer concrètement cette créativité collective à distance ?
Aujourd’hui, il existe plusieurs outils qui permettent de réaliser des sessions de créativité collective, de brainstorming, à distance. Ils ont l’avantage de favoriser l’expression des idées aussi facilement qu’en présentiel et de conserver les résultats de ces sessions. Dans le virtuel, les idées qui ont émergé restent, on peut les ranger dans des catégories, y revenir et même continuer d’alimenter le tableau après la réunion.
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