
Notifications en continu, réunions en cascade, boucle d’emails… L’attention est devenue une ressource rare au travail. Dans “À la reconquête de l’attention”, Anne de Pomereu, formatrice, autrice et conférencière, analyse la crise de l’attention et propose de bâtir une véritable écologie cognitive pour préserver concentration, santé mentale et performance face à l’accélération permanente.
Au cours des deux dernières décennies, la durée moyenne pendant laquelle nous restons concentrés sur une tâche unique est passée de 2 minutes 30 à 40 secondes. Cette érosion de l’attention soutenue, documentée par l’American Psychological Association, est corrélée à une hausse du stress, des erreurs et à une baisse de la productivité. Dans le monde du travail, les facteurs de dispersion se multiplient. Selon le le Référentiel 2025 de l’Infobésité et de la Collaboration Numérique, fondé sur les usages réels de près de 17 000 salariés français, le volume d’informations continue de croître : 115 emails reçus par semaine pour les collaborateurs (+11 % en un an) et 243 pour les managers (+19 %), auxquels s’ajoutent 140 messages hebdomadaires sur les tchats internes.
Côté réunions, même tendance : entre 2024 et 2025, leur volume a bondi de près de 50 %. Plus longues (1h34 en moyenne), elles fragmentent l’attention, au point que 30 % d’emails supplémentaires sont envoyés pendant qu’elles se tiennent. Dans cet environnement saturé, l’attention n’est plus simplement une qualité individuelle : elle devient une compétence clé. Anne de Pomereu revient sur ce que signifie réellement « l’attention » aujourd’hui et sur les conditions pour la préserver.
Attention ou concentration : on confond souvent les deux. Quelle est la différence ?
L’attention, d’abord, est un état d’alerte, de vigilance. Elle comporte une part automatique : si un bruit surgit autour de vous, vous vous tournez immédiatement. C’est une ouverture au monde. La concentration, elle, demande un effort. C’est une sorte de bulle : je ferme tout pour rester sur une seule tâche, je résiste aux distracteurs et je maintiens ma cible dans la durée. On peut dire que la concentration est la somme des attentions : je sélectionne une cible, j’inhibe le reste et je me focalise dessus longtemps.
Vous distinguez plusieurs formes d’attention. Lesquelles ?
On parle classiquement de trois types d’attention : l’attention sélective qui est la capacité à rester sur sa cible malgré les signaux parasites (rester sur son texte malgré le passage d’un papillon). L’attention soutenue ensuite : le maintien de la connexion à l’objectif dans le temps. C’est elle qui subit aujourd’hui une crise majeure. Enfin, l’attention divisée : la faculté (très coûteuse) de traiter deux informations en même temps.
On peut aussi opposer l’attention réactive à l’attention soutenue. La première est stimulée par l’extérieur (écrans, notifications) et fonctionne sans effort car elle est dopaminergique. La seconde suppose que l’on soit son propre moteur, ce qui est beaucoup plus exigeant face à une page blanche ou une activité lente.
Pourquoi l’attention est-elle devenue un sujet central aujourd’hui ?
Ce n’est pas notre système attentionnel qui a changé. Il évolue très lentement. C’est le monde contemporain qui s’est transformé : la profusion d’informations, de choix et de sollicitations. Être attentif suppose de renoncer au reste. Or, notre attention fonctionne comme un papillon : elle est curieuse, attirée par le plaisir immédiat et la facilité. Résultat : dès qu’il faut rester longtemps sur une tâche peu stimulante, sans gratification immédiate, cela devient très difficile.
Il y a aussi le paradoxe de l’accélération, décrit par le philosophe Hartmut Rosa : les technologies nous font gagner du temps, mais ce temps est aussitôt saturé par davantage d’activités. Plus tout va vite, plus on se sent débordé. Nous supportons de moins en moins la lenteur. Cette hyperstimulation permanente a des conséquences psychiques. Nous manquons de moments où nous “foutons la paix” à notre cerveau. Or ces temps de pause sont essentiels : c’est là que le système se reconfigure et que nous retrouvons notre capacité d’attention soutenue. Si nous restons en sollicitation constante, nous finissons par altérer cette faculté, et cela peut fragiliser notre équilibre mental.
Le monde du travail semble incompatible avec l’attention profonde. Partagez-vous cette hypothèse ?
Les organisations ne cherchent pas délibérément à nuire à l’attention, mais elles sont prises dans une course effrénée à la réactivité. Dans le secteur des assurances, par exemple, la performance est souvent réduite à la rapidité de réponse aux appels entrants. Sur le terrain, cela se traduit par des salariés jonglant avec trois écrans, traitant des dossiers complexes tout en subissant les alertes incessantes des messageries internes.
Pour alléger une charge mentale devenue insupportable, le cerveau privilégie par réflexe la tâche la plus facile ou la plus urgente. On devient extrêmement réactif, mais la réflexion à long terme, celle qui demande de la profondeur, devient épuisante. Le télétravail n’a pas résolu le problème : il l’a parfois déplacé vers une multiplication de réunions en visio d’une heure, où la norme est devenue de se connecter tout en traitant ses mails en parallèle. Ce n’est pas une crise de l’attention individuelle : c’est un système qui altère l’attention soutenue par excès de sollicitations.
Quelles solutions collectives peuvent être mises en place dans les organisations ?
Il faut agir en faveur d’une écologie de l’attention partagée. Certaines entreprises commencent à instaurer des « sanctuaires de concentration » : des plages horaires (par exemple une ou deux heures par jour) sans mails, sans appels et sans messagerie instantanée. C’est une stratégie pertinente : si tout le monde se concentre au même moment, personne ne craint de manquer une information urgente.
Nous pourrions nous inspirer du dispositif « Si on lisait » déployé dans certaines écoles : pendant vingt minutes, l’activité s’arrête totalement. Direction, professeurs et élèves lisent. Transposé en entreprise, cet arrêt permettrait de réhabiliter des activités lentes et fécondes. Le travail en profondeur (deep work) ne doit plus être perçu comme une plage “vide”, mais comme une véritable modalité de production reconnue par la culture d’entreprise.
Dans le livre, vous insistez aussi sur la connaissance de soi. Pourquoi ?
Parce qu’il n’existe pas de solution universelle, les stratégies de retour à l’attention doivent répondre à certains profils de “distraits”. J’en ai identifié trois. Le zappeur : esclave du multitâche et des réseaux sociaux. Sa distraction est externe. Le dispersé : il garde quatorze dossiers ouverts simultanément et peine à en clore un avant d’en ouvrir un autre. Le rêveur : la distraction vient de l’intérieur. Une pensée le propulse ailleurs. Se connaître permet de mettre en place des pare-feu sur mesure.
Concrètement, comment agir individuellement ?
Pour sortir de la passivité attentionnelle, il n’existe pas de solution miracle, mais une discipline des petits pas et une véritable hygiène de vie. L’enjeu est de passer d’une attention subie, purement réactive, à une attention choisie et soutenue. Cela commence par un réentraînement progressif : inutile de viser des heures de concentration. Sanctuariser des sessions de vingt minutes dédiées à une seule tâche suffit à réhabituer le cerveau à entrer en profondeur sans s’épuiser.
Il faut aussi réhabiliter le repos. S’arrêter n’est pas perdre du temps : c’est permettre au cerveau de se reconfigurer. Préserver son sommeil, poser des limites entre sphère professionnelle et personnelle, éviter la stimulation numérique permanente en fin de journée sont autant de gestes essentiels pour protéger son écologie attentionnelle. Apprendre à gérer son attention, enfin, c’est accepter de résister à la gratification immédiate des notifications et des mails. En freinant ces réflexes, on ne récupère pas seulement du temps : on retrouve une forme de liberté et de sérénité au travail.
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