
Nous passons une grande partie de notre temps à travailler. Pour gagner notre vie, bien sûr, mais aussi pour exister socialement, nous sentir utiles ou encore définir notre place dans la société. Invitée du podcast Good Job, la philosophe et sociologue Dominique Méda analyse ce que le travail représente réellement aujourd’hui.
Pourquoi travaillons-nous ? La question peut sembler évidente, mais elle mérite d’être reposée. Dans son livre Le travail, pourquoi travaillons-nous ?, publié aux éditions Autrement, Dominique Méda s’attache à explorer ce rapport complexe qui structure profondément nos vies.
Pour la philosophe et sociologue, cette interrogation traverse les parcours professionnels et personnels. « C’est une question que tout le monde se pose à un moment de sa vie. Pourquoi je travaille ? Pourquoi je travaille autant ? Pourquoi j’ai choisi ce métier ? » explique-t-elle dans le 50ème épisode de notre podcast “Good Job”. Ses recherches récentes sur les jeunes et le travail confirment que ce questionnement s’intensifie aujourd’hui : « On voit qu’il y a un très grand nombre de jeunes, 36 %, qui au bout de trois ans de vie active, ont envie de se reconvertir. »
Un mot pour des réalités très différentes
Derrière le terme « travail » se cachent en réalité des expériences profondément différentes. Dominique Méda cite l’économiste John Kenneth Galbraith, qui pointait déjà ce paradoxe : « Le mot travail s’applique simultanément à ceux pour lesquels il est épuisant, fastidieux, désagréable et à ceux qui y prennent manifestement plaisir et n’y voient aucune contrainte. » Pour elle, ce contraste interroge la pertinence même du mot.
Au-delà du salaire, une source de reconnaissance
Réduire le travail à sa dimension économique serait trop simpliste. S’il permet de gagner sa vie, il joue aussi un rôle central dans la construction des relations sociales et de l’estime de soi : « Bien sûr, il nous permet de gagner un revenu, mais il nous permet aussi d’avoir des contacts sociaux en dehors de la famille. » Le travail est également devenu un espace où chacun cherche à démontrer sa valeur. « Le travail est devenu en quelque sorte la dernière arène au sein de laquelle on peut montrer aux autres de quoi on est capable et susciter l’admiration », indique-t-elle.
Cette quête de reconnaissance est fondamentale, rappelle la sociologue en s’appuyant sur la philosophie de Hegel : « On ne peut prendre conscience de sa valeur qu’à travers le regard de l’autre. »
Une contribution au collectif
Le travail joue également un rôle structurant dans la cohésion sociale. Dominique Méda évoque les analyses du sociologue Émile Durkheim, pour qui la division du travail n’affaiblit pas la société mais renforce les liens entre les individus : « Le travail, au contraire, c’est au centre de la cohésion de la société, c’est ce qui lie les individus entre eux. » Encore faut-il que chacun puisse percevoir le sens de sa contribution. À l’inverse, lorsque les travailleurs ne voient plus l’utilité de ce qu’ils produisent, la souffrance peut apparaître.
Une dimension centrale de l’identité
En France, le travail occupe une place particulièrement importante dans la construction de l’identité sociale. Les enquêtes menées par Dominique Méda montrent que l’Hexagone se distingue parmi les pays européens par l’importance accordée à l’activité professionnelle. Le métier reste un marqueur de position sociale : « Le travail, c’est vraiment un symbole du statut social, de notre place dans la société. »
Le chômage, une blessure sociale
Cette centralité du travail explique aussi pourquoi la perte d’emploi peut être si difficile à vivre : « L’absence de travail est une atteinte à l’estime de soi et à la possibilité d’être reconnue. » Au-delà de la perte de revenus, le chômage signifie aussi la disparition d’un cadre quotidien, de relations professionnelles et d’un moyen de se sentir utile. « On se trouve privé à la fois d’un cadre temporel, mais aussi de collègues de travail et de la possibilité de montrer ce dont on est capable », analyse-t-elle.
Un rapport au travail en mutation
Si le travail reste central, la manière dont il s’inscrit dans la vie des individus évolue. Contrairement à certaines analyses, Dominique Méda ne voit pas dans la crise sanitaire une rupture radicale : « Je dirais qu’il y a simplement une accélération de tendances antérieures. » Les individus cherchent désormais davantage à équilibrer différentes sphères de vie. « On parle de polycentrisme des valeurs », précise-t-elle. Autrement dit, le travail coexiste désormais avec d’autres sources d’épanouissement : « À la fois j’ai envie d’avoir un travail et de m’épanouir dans mon travail, mais il y a aussi d’autres domaines très importants, la famille, les amis, peut-être les activités bénévoles. »
La désillusion des jeunes générations
Les jeunes générations incarnent particulièrement cette évolution. Elles arrivent sur le marché du travail avec des attentes fortes, mais se heurtent souvent à des conditions d’emploi difficiles : « Ils représentent le paradoxe français de façon encore plus aiguë que pour les autres tranches d’âge. » Leurs aspirations sont élevées, « ils veulent un travail dans lequel ils se réalisent, un travail qui ait du sens », mais les conditions proposées ne sont pas toujours à la hauteur, « ce qu’ils trouvent n’est absolument pas à la hauteur ».
Contrairement à une idée répandue, Dominique Méda insiste : le problème n’est pas un manque d’envie de travailler : « Souvent, on dit les jeunes, ils ne veulent plus travailler. C’est totalement faux. » Ce qu’ils contestent davantage, ce sont les modes d’organisation traditionnels. « Ils ne veulent plus travailler à la méthode de grand-papa », résume-t-elle.
Repenser le sens de son travail
Au fond, la question du travail reste indissociable de celle du sens. C’est la réflexion que Dominique Méda souhaite susciter chez chacun : « Au service de quel projet est-ce que vous mettez votre travail ? »
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Crédit photo : Quentin Houdas























