Toujours plus vite, toujours plus chargé. Le travail s’étire, déborde, s’infiltre dans les interstices de la vie quotidienne. Les emails arrivent le soir, les réunions s’empilent, les agendas saturent. Et pendant que les discours sur la qualité de vie au travail se multiplient, la réalité, elle, reste souvent inchangée : travailler beaucoup demeure la norme, travailler moins une exception suspecte.

C’est ce paradoxe que viennent interroger François Leborgne et Marie Leborgne-Lucas dans ce nouvel épisode de notre podcast Good Job (à écouter en cliquant sur le player ci-dessous). Lui est manager, passé par Amazon et aujourd’hui chez Accor ; elle est agrégée de philosophie. Ensemble, ils ont écrit Travailler moins, vivre mieux (éditions Vuibert), un ouvrage à deux voix qui mêle retour d’expérience managériale et réflexion philosophique. Leur ambition ? Remettre le travail à sa juste place et questionner un impensé majeur du monde professionnel contemporain : la difficulté à poser des limites.

Nous vivons une époque paradoxale. Jamais le discours sur le bien-être, l’équilibre de vie et la recherche de sens n’a été aussi présent, et jamais le sentiment de manquer de temps n’a été aussi fort. Le travail s’inscrit au cœur de cette contradiction, porté par une accélération continue des rythmes, renforcée par le numérique et la porosité croissante entre sphères professionnelle et personnelle.

Le surtravail, une norme aux effets délétères

Dans les organisations, cette dérive reste largement banalisée. Travailler tard, être disponible en permanence, accepter une surcharge chronique sont encore perçus comme des signes d’engagement. Pourtant, les conséquences humaines sont lourdes. François Leborgne insiste sur la dimension sanitaire du sujet, rappelant que « c’est l’OMS qui le dit » et que travailler plus de 55 heures par semaine « augmente le risque d’AVC de plus de 35 % ».

Un constat qui fait écho à son propre parcours : « Je travaillais 90 heures par semaine, je dormais 4–5 heures par nuit […] je m’endormais au feu rouge. » Pour lui, glorifier les longues heures revient à fragiliser durablement les individus, mais aussi les collectifs de travail. Le surinvestissement chronique n’est ni un gage de performance ni un modèle soutenable.

L’illusion d’un allègement venu de l’extérieur

Face à cette surcharge, beaucoup attendent une solution extérieure : davantage de moyens, une meilleure organisation, ou aujourd’hui, l’intelligence artificielle. Comme le souligne Marie Leborgne-Lucas, sans décision consciente, la frontière ne se dessine jamais d’elle-même : « Si vous ne commencez pas à prendre le temps maintenant, si ce n’est pas vous qui décidez où mettre le travail ou l’arrêter, jamais vous n’arrêterez de travailler. » Attendre un changement externe est selon elle illusoire. « On ne vous donnera jamais moins de travail », affirme-t-elle, rappelant que chaque gain de productivité s’est historiquement traduit par une intensification des exigences. L’IA, selon elle, ne fera pas exception : une fois que l’on ira plus vite grâce à ces outils, « on nous donnera juste plus de tâches ». Autrement dit, la question du temps de travail ne se résout pas par la technologie, mais par une décision humaine et organisationnelle : celle de poser des limites claires.

Présentéisme et culpabilité, un héritage culturel

En France, cette difficulté est renforcée par une culture du présentéisme encore très ancrée. François Leborgne observe que « dans notre culture, on valorise le gros bosseur », bien plus que l’impact réel du travail accompli. Marie Leborgne-Lucas y voit un conditionnement ancien : « On confond le temps passé au travail et la qualité du travail fourni. » Dès l’école, l’effort est souvent évalué en quantité plutôt qu’en pertinence, nourrissant à l’âge adulte une culpabilité persistante — celle de ne jamais en faire assez, de ne jamais pouvoir s’arrêter sans se sentir en faute.

Poser un cadre pour retrouver de la maîtrise

À rebours des discours classiques sur l’optimisation personnelle, les auteurs proposent un renversement : ne pas chercher d’abord à mieux remplir son temps, mais à le borner. Pour François Leborgne, le point de départ est clair : « Il faut commencer par mesurer et limiter son temps de travail », et surtout ne pas le faire « en mode “je vais essayer” », mais en prévoyant une conséquence réelle si la limite est atteinte. Cette contrainte oblige à arbitrer, à renoncer, à hiérarchiser. Et contrairement aux idées reçues, elle peut renforcer la performance et l’efficacité.

Réunions inutiles, boîtes mail saturées, urgences permanentes : autant de mécanismes qui entretiennent la perte de contrôle. Traiter chaque sollicitation comme prioritaire revient, selon François Leborgne, à subir son agenda : « Si jamais on traite les emails comme une to-do list, on se fait diriger par les autres. » Marie Leborgne-Lucas met des mots sur ce glissement, en distinguant l’hétéronomie — quand ce sont les autres qui décident — de l’autonomie, « quand c’est moi-même qui décide ce que je vais faire ». Reprendre la main sur son travail, c’est donc aussi reprendre la main sur son temps, et sur sa capacité à choisir.

Travailler moins, une question existentielle

Réduire son temps de travail ne va pas sans un certain vertige. Le temps libéré oblige à se confronter à une question plus intime : que faire de cet espace retrouvé ? Marie Leborgne-Lucas le reconnaît : « Limiter son temps de travail, ça peut faire peur aussi, parce que ça suppose de reconstruire derrière une existence qui a de la valeur. »

Derrière les outils et les méthodes, le message est profondément existentiel. Travailler moins n’est ni une fuite ni un manque d’engagement, mais une condition pour préserver la santé, la performance durable et, peut-être surtout, la vie elle-même.

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Diplômée de Sciences-Po Paris, Fabienne Broucaret a fondé My Happy Job en 2016. Elle est aussi la rédactrice en chef de Courrier Cadres, Rebondir et L'Officiel de la franchise. Elle anime le podcast "Good Job" et co-anime le podcast "Les petits cailloux" avec Aurélie Durand. Elle a écrit "Mon Cahier Happy at Work" (Solar) et "Télétravail" (Vuibert). Elle a aussi co-écrit “2h chrono pour déconnecter (et se retrouver)” avec Virginie Boutin (Dunod) et "Le SAV des managers" (Vuibert) avec Aurélie Durand.

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